24 novembre 2010

Appartement 6

Au-dessus de nous, il y avait beaucoup de va-et-vient, une jeune femme blanche, une dizaine d’individus que Claude Poirier n’hésiterait pas à qualifier de louches et de race noire, de la musique forte qui ne passerait jamais à Cité Rock-Détente… et notre plafond qui vibrait régulièrement sous des impulsions rythmiques qui lui faisaient frôler la résonance, lui donnant des airs du Tacoma Narrow Bridge juste avant qu’il s’écroule. On aurait pu croire à du basket-ball, n’eussent été les cris et gémissements qu’on réserve habituellement à une autre sorte d’activité (non, pas le bowling, vous avez une deuxième chance).

La fille aux yeux pochés (sûrement à cause des heures supplémentaires) s’astreignait à une mode très minimaliste qui exigeait en tout temps que le moins de peau possible soit couverte. Ses tenues de prédilection se résumaient à deux bandeaux de tissus portés aux endroits qu’on pourrait qualifier de stratégiques.

Mme Robitaille, qui heureusement n’était pas une adepte de cette mode, avait peur que la fille attrape un rhume (personnellement, j’aurais plutôt misé sur une gonorrhée ou un fœtus alcoolisé). Elle a attendu de la croiser dans l’escalier et lui a offert ses vieux t-shirts, pour ne pas prendre froid. La fille, étonnamment, a refusé.

Un jour, un fourgon cellulaire s’est garé devant le bloc, puis les policiers ont entrepris de le remplir vite fait. Deux, quatre, sept, neuf… Il devait y avoir du monde dans le moindre recoin. Tout le monde les mains dans le dos, et hop! dans le panier à salade.

Un peu après, le vieux monsieur engagé pour nettoyer l’appartement 6 pestait, racontait à qui voulait l’entendre, et inutile de mentionner que Mme Robitaille voulait l’entendre, qu’il avait déjà vu des fosses septiques plus propres. Je ne sais plus trop comment il est venu à bout de la tâche, il a peut-être fait bouillir l’appartement dans le Purell pendant dix minutes.

10-4.

02 novembre 2010

Appartement 5

On a peu connu les voisins de l’appartement 5. Toutefois, on les a beaucoup sentis.

Et ils sentaient souvent et fort. La même odeur que la marijuana, curieusement.

Un jour qu’on passait à côté de la petite fille qui jouait dehors, elle nous dit: «Regarde, elle est belle ma belle robe que papa m’a acheté avec l’argent qu’il a reçu hier, hein?». Oui, oui, très belle, bon, on doit y aller nous autres je crois. Esquiver est un art: on savait grâce à Mme Robitaille que le père était revenu de prison la veille ou l’avant-veille.

Mme Robitaille nous a aussi confié un jour sur le palier qu’elle trouvait que les voisins d’en haut utilisait des drôles d’épices dans leur cuisine, puis que parfois ça sentait drôle. On ne trouvait pas? Une fois, ajouta-t-elle, elle est allée leur porter de l’encens, mais ils n’en avaient pas voulu.

Par la suite, c’est ce qu’on se disait aussi. Bon, les voisins qui font encore de la sauce à spaghetti. Quels cuisiniers zélés, ça sent déjà depuis deux jours.

26 octobre 2010

Appartement 4

Notre appartement était comme les autres. Même tapis gris sale, mêmes murs blanchâtres. En prime, nous avions eu droit à un mur avec petits amas de stuc baveux et fausses demi-briques blanches dans le salon et à un peu de moisissures dans la salle de bains. Quand nous parlions de la moisissure au propriétaire, il lui arrivait de passer, quelques semaines plus tard, après avoir ronchonné; il donnait alors une petite couche de peinture blanche par-dessus.

Puis il y eut la fois où j’ai senti la céramique du mur céder derrière moi dans le bain-douche. Mon poids n’a certainement pas l’habitude d’être une menace pour le carrelage, mais là, après un petit moment de surprise, je sentais bien le petit courant d’air sur ma fesse nue et les quelques morceaux de céramique entre mes orteils.

On a appelé le propriétaire, il a grognonné puis est finalement venu réparer. Réparer signifiait bien sûr réinstaller les carreaux cassés sur le mur. On n’a plus jamais touché aucun mur de l’appartement.

Mais je me dis que ça aurait pu être pire; j’aurais pu traversé une cloison et aboutir dans l’appartement de Mme Robitaille, cheveux épars, chair nue.

En surprime, on a appris qu’il y avait eu un meurtre dans l’appartement. On avait évité le sujet, on s’était dit que c’était peut-être arrivé dans le salon, à cause de la petite tache plus foncée que j’avais remarquée sur le tapis, à l’endroit qu’on évitait de regarder. Mais un jour, Mme Robitaille entreprit de raconter à ma blonde où c’était arrivé, très exactement dans la chambre à coucher, dans le coin, et de dire comment et avec quoi la femme… Ma blonde l’a interrompue. Bon, merci Mme Robitaille, ça va aller comme ça.

Ainsi, on ne sait presque pas que nous avons dormi toutes ces nuits exactement sur les lieux d’un drame conjugal.

19 octobre 2010

Appartement 3

Mme Robitaille était notre voisine de palier. Elle arborait la jaquette fleurie colorée en tout temps, les lunettes épaisses qui lui donnaient un air perpétuellement étonné, les cheveux courts et gris qui subissaient l’abus de bigoudis. Elle gardait le phare, une cigarette jamais loin, l’œil sur le judas de sa porte, avec vue directe sur la porte principale et sur toute activité susceptible de s’y produire, vraiment toute activité, n’importe laquelle: ah, le facteur qui passe, de l’action! Elle nous avait pris en amitié, ce qui avait possiblement fait doubler l’étendue de son réseau social.

Elle avait une vieille voiture dont on pouvait deviner qu’elle avait un jour été bleue. Penser qu’elle avait un jour été récente demandait un trop grand effort d’imagination. Le fait que, régulièrement, cette voiture démarre, que Mme Robitaille puisse aller faire quelques emplettes, et que toutes deux en reviennent ensemble dans leur état initial, usagé mais fonctionnel, toussotant en harmonie, l’une ses caillots dans le carburateur et l’autre la suie qui lui tapissait les poumons, ça forçait à croire aux miracles de la mécanique. Celle de la tôle comme celle de l’humain.

Elle disait toujours le nom de ma blonde en version anglaise, et je devais me retenir pour ne pas sourire. Elle nous avait même préparé de la soupe une fois. Je ne me rappelle plus trop pour quelle raison (un rabais sur les rutabagas, va savoir), mais probablement pour jaser un brin le temps qu’elle nous la donnait. En comptant aussi sur la jasette à venir quand on allait lui redonner son pot.

13 octobre 2010

Appartement 2

Sous notre appartement, les locataires changeaient régulièrement. Deux filles-mères sont restées un certains temps. On craignait souvent pour les enfants; les bruits qui traversaient le plancher n’étaient pas des plus rassurants. Beaucoup trop de claquements et de cris dans toutes les tonalités. On marchait alors en appuyant fort sur les talons: vous entendez, on entend aussi, vous pourriez pas réviser vos méthodes d’éducation?

La journée où on est finalement déménagés de là, une nouvelle tribu s’installait dans l’appartement 2, le sang déjà bien alcoolisé dès le milieu de l’avant-midi. En fin d’après-midi, on entend gueuler quelque part: «Heille tabarnac, quand je tourne le piton du four, ça dimme la lumière du plafond.» Avec un rire appuyé, le gars qui avait le tabarnac joyeux ce jour-là apostrophe ma mère dans la cage d’escalier en tapis vert usé: «Awoueille madame, viens voir ça.» Probablement avec un air de «mais oui, me semble» dans le front et le sentiment qu’il ne faut pas froisser la jovialité du bonhomme, elle zyeute rapidement. Hé bien, c’est vrai. Tu mets le four à bake, tu montes le tout à 450 Fahrenheit, gros éclairage au-dessus de la table; tu baisses le four à 250, tu obtiens un joli effet tamisé.

Comme quoi les fours ont parfois leurs raisons que l’électricité ne connaît point.

12 octobre 2010

Appartement 1



Elle venait d’Afrique du Nord, quelque part dans l’Ouest. Le Maroc, je crois. Peut-être l’Algérie.

Elle avait l’appartement le plus petit, au sous-sol, et vivait seule avec son petit bonhomme. Le père? Il n’a jamais été évoqué.

Je me souviens seulement qu’elle donnait son nom pour faire de la suppléance dans les écoles, mais se frottait à la bureaucratie conjuguée du Québec et du Maroc (bah, peut-être celle de l’Algérie). Elle avait son diplôme de là-bas, mais on lui demandait les relevés de notes, ou je ne sais trop quoi, va savoir, les radiographies dentaires ou la pointure de souliers de son professeur de maths du premier cycle, peut-être avec un petit mot explicatif du roi pour en attester l’authenticité.

Elle appelait, rappelait, rappelait. C’est déjà envoyé, je vous dis. Ah, on n’a plus ça, désolé. Je vous passe mon collègue, il est nouveau, expliquez-lui donc votre cas. Mais madame, avez-vous bien rempli le formulaire A-4 rose?

Bref, débrouillez-vous.

C’est ce qu’elle faisait. Elle passait sa vie à se débrouiller.

Les gens qui passent leur vie à se débrouiller font des voisins très tranquilles.

06 octobre 2010

Le bloc (ou La bohème, ce n’est plus ce que c’était)

J’ai jadis logé à Hull dans un vieux bloc laid, appartement 4 de 6.

Je sais qu’on devrait éviter de dire un bloc à appartements: ce serait un immeuble. Dans ce cas-ci, l’Office de la langue française devra me passer sur le corps, je maintiens que c’était un bloc; une vraie masse lourde et compacte. Même les balcons semblaient tout faire pour se corroder au plus vite, se détacher enfin de la bâtisse et lui laisser son aspect de bloc. D’ailleurs, la mission secondaire des balcons était probablement de transmettre le tétanos à quiconque eût osé s’en approcher.

C’était un vieux bloc laid, harmonisé au quartier, situé à l’endroit exact où l’urbanisme rencontrait le chaos; l’urbanisme finissant grosso modo dans la cour du dépanneur, du McDonald’s et de la station-service, de l’autre côté de la rue, ce qui constituait la vue si l’idée nous prenait de laisser ouverts les stores de la porte patio déglinguée.

À quelques coins de rue, un grand talus fortement pentu avait nécessité un peu de stabilisation: du béton y avait été giclé sans cérémonie sur la base. Ça allait, ça tenait. C’était un quartier noyé dans le vieil asphalte craquelé. Même les fleurs en plastique n’y survivaient pas. Un arbre de temps en temps faisait ce qu’il pouvait, mais ne pouvait pas grand-chose. Surtout l’hiver. Coup de chance, nous en avions pourtant deux sur le terrain; un feuillu en avant du salon, un conifère sur le côté de la cuisine. Hiver, été, toujours, même au plein soleil: il faisait toujours gris.

C’était le royaume du char monté, du néon bleuté sous la jupette de polymère, de l’aileron qui donne l’illusion de soulever le devant de l’auto, du hoquet des basses qui se répandent pour camoufler de temps à autre le bruit de l’autoroute voisine.

Un jour on ouvre la télé. Hé, c’est le bloc voisin, qu’on se dit mutuellement. Le reporter résume: un type a tué sa femme et commençait à la découper à la scie circulaire quand les policiers sont arrivés. En regardant par la fenêtre de la cuisine, on voyait encore le ruban jaune.

C’était un quartier laid où les voisins avaient des passe-temps non recommandables.

Dire que j’aurais pu être le voisin revenu de tout interrogé par le journaliste: «Ah, vous savez monsieur, moi je l’ai toujours trouvé louche, me suis toujours douté de quelque chose; tenez, je parie qu’il ne mangeait pas de légumes verts et qu’en plus c’est un type qui disait toujours si j’aurais…»

23 septembre 2010

La Tague littéraire (3/3)

Monsieur le psy, si vous essayiez de vous défenestrer sans que je m’en aperçoive, je voulais juste vous dire que je vois vos pieds sous le rideau… Bon…

15. Télé, jeux vidéo ou livre?
Bah, peu de jeux vidéo (je ne me suis ridiculisé à voler comme un poulet sur une planche Wii qu’à quelques reprises et seulement en visite), j’ai une télé basse définition que jamais je ne prétendrai garder constamment fermée (c’est pratique pour éclairer, le soir et c’est joli, y’a tout plein de couleurs), et oui, je fais bon usage des livres. Pas avec cette question qu’on énervera Freud.

16. Lire et manger?
Tout est possible s’il n’y a pas trop de sauce et qu’on ne doive pas trop user du couteau. S’il y a quelqu’un d’autre à table, je m’oblige à la bienséance, le livre écope. (Parfois à regret, mais passons.)

17. Lecture en musique, en silence, peu importe?
Je n’ajoute pas de musique sciemment. Je ne l’écouterais pas de toute façon, ou tâcherais de ne pas l’écouter, ce qui est un travail exigeant. Le silence, le bruit, ça va.

18. Lire un livre électronique?
Bah, non merci. Un peu dangereux pour le bain, non? Et puis, c’est un peu con, mais j’aime savoir où j’en suis dans un livre, notion que j’aime calculer en épaisseur de papier, pour pouvoir me dire ah, c’est fou ce que tel personnage a fait en 12 mm de pages. Il faut aussi dire que j’aime beaucoup trop regarder où le chapitre se termine et savoir où la page arrête. C’est vrai, on arrête de lire où sinon? Quoi, n’importe où? Vous êtes vraiment cinglés…

19. Le livre vous tombe des mains: aller jusqu’au bout ou pas?
Si le livre tombe, je tombe aussi, je le suivrai, hormis pour quelques rares occasions. J’irai où il ira, tant pis, je persiste, et si les dix pages de la fin sont bonnes, hein, hein? Je ne dis pas que c’est sain, et parfois ça m’enrage, mais j’y vais. Si c’est séparé en tomes, c’est différent, on peut bien sûr arrêter à n’importe quel tome (et je sais, on peut marcher sur les joints de trottoirs, ça va, ça va).

20. Qu’arrive t-il à la page 100?
Je n'aime pas vraiment lire de ces livres où il arrive quelque chose de spécial à la page 100.

21. Un livre que tu donnerais à ton pire ennemi?
Bon, il est temps que ça se termine; j’ai un pire ennemi maintenant? Et mon pire ennemi, dis donc, il sait lire ou ce n’est pas nécessaire pour ce qu’il a coutume de faire dans la vie, je ne sais pas, peut-être est-il juste chef politique d'un quelconque pays...

21 septembre 2010

La Tague littéraire (2/3)

Et là, monsieur le psy, comme je disais avant que vous vous assoupissiez en émettant des bruits avec votre bouche…

8. Rencontrer ou ne pas rencontrer les auteurs de livres qu’on a aimés?
Je ne crois pas qu’on ait fréquemment croisé Agatha Christie dernièrement. Mais sinon, rencontrer ou ne pas rencontrer l’éleveur du cochon qui a fini dans ton sandwich au jambon? Rencontrer ou pas le gars qui a fabriqué le sofa sur lequel tu aimes t’étendre le soir dans ton salon? Je l’admets, c’est une échappée pour faire diversion.
Je ne sais pas finalement, je ne suis pas contre, sauf que ça n’arrive pas vraiment, et c’est correct comme ça aussi. J’ai déjà croisé Stéphane Bourguignon sur le trottoir, rue Saint-Denis, et je ne me suis pas dépêché de changer de côté, mais je ne me suis pas arrêté pour le féliciter pour le ragoût de bœuf qui porte son nom et tout… J’ai aussi rencontré Georges Perec dans une station-service de Sept-Îles, mais bon, je me suis dit qu’il ne savait probablement pas qui il était.
Ça, et le fait que je suis un peu sauvage de nature. Vous refermerez la porte en sortant, d’accord?

9. Aimes-tu parler de tes lectures?
Bah, pas tout le temps, pas avec n’importe qui, mais j’y prends souvent plaisir, peut-être parce que ce n’est pas si fréquent après tout; on trouve autour de la machine à café beaucoup moins de gens qui ont lu un même livre que de gens qui ont regardé un même match ou une même émission de télé. Et comme souvent lorsqu’ils ont lu un même livre, ce n’est pas nécessairement un livre que je tiens à lire, on ne s’en sort pas (bon…et quand je serai mort, j’veux un suaire de chez Dior).
J’aime être en désaccord, j’aime quand ça s’enflamme, comme d’autres s’invectivent pour déclamer que le but d’Alain Côté était bon ou non. Je tolère les énormités, j’en ai entendu, j’en ai souvent proféré, c’est le jeu; c’est un des seuls moments où je tolère et même apprécie la mauvaise foi, je veux que ça revole.
J’admets aussi que j’ai le spectre mince; je déteste autant les joviales chroniqueuses qui suggèrent des livres remplis d’émotions dans lesquels on se reconnaît que les pointues entrevues à la radio où des animateurs et des auteurs parlent du constructivisme (s’ils prononcent -iiizzzmmmeeuh, ça m’accable encore plus) cognitif liminaire sous-jacent à… et comme je change de poste à ce moment, je ne sais pas sous-jacent à quoi. Et comme je tombe alors sur une annonce ridicule de magasin de meubles, c’est d’autant plus énervant.

10. Comment choisis-tu tes livres?
Étonnamment, en bout de ligne, souvent à la couleur et à l’odeur.
Tant pis pour les prochains patients, je serai exhaustif.
J’ai un fichier plus ou moins ordonnancé des livres que j’aimerais lire, que j’essaie d’entretenir au fur et à mesure que se pointent critiques, suggestions d’amis, références d’un livre dans un autre. Le système est bien huilé. Les livres que je veux le plus ardemment sont listés en gras; il y a même du surligneur jaune pour ceux que je veux le plus-plus ardemment; et il y a du gris pâle pour ceux que je veux encore, mais moins que je les ai auparavant voulus. Je n’ai pas peur de remanier, d’exclure, de recruter. Le taux de roulement est majeur.
J’enchaîne avec ma stochastique maison: je me calcule mentalement une sorte d’indice de probabilité de trouver chaque titre dans les boutiques de livres usagés que je fréquente le plus. Indice élevé, je n’achèterai pas le livre neuf, j’attendrai de le croiser. Indice faible, je n’hésiterai pas à sortir la carte de plastique pour du frais relié.
Dans la boutique de livres usagés, je ne sors pas ma liste, ce serait d’un mauvais goût. Je vais aux A et je prospecte chaque rangée. Dans l’algorithme général, je m’arrête si je trouve quelque chose qui brille dans le sable, je prends l’oripeau et je jauge. Au début, j’étais inexpérimenté, indiscipliné: ah, ce n’est pas ce livre-là de cet auteur que je voulais, ce livre est tout jaune, la couverture est laide, la reliure craque, il pue l’humidité et la cigarette… d’accord, je le prends. C’était avant. Maintenant, je suis un modèle critique de la raison sereine (non disséquée par Kant). Je fais davantage confiance aux futures occasions, je me permets d’attendre. À l’heure des choix difficiles, je peux donc aller jusqu’à inspirer un peu pour savoir si un livre convoité est propre de son objet; je choisirai préférablement un livre sans champignons, qui ne donne pas le cancer du poumon. Et je continue jusqu’à Z, puis analyse la récolte.
Dans les librairies de livres neufs, autre stratégie, ça dépend du temps disponible, et de la patience d’autrui si je ne suis pas seul. Je négocie avec ma copine: je suis entré tantôt dans tel et tel magasins, j’ai droit à 15 minutes ici (le ton affirmatif, assuré, est de mise). Quand je sens que mes revendications passeraient mal, je joue prudemment: je vais juste regarder s’ils ont (j’insère un titre, pas un trop facile, pas un livre avec lequel on fait des pyramides visibles à trois magasins de distance), c’est tout, s’ils l’ont je le prends, sinon basta!
Mais je sais qu’à tout moment un livre peut court-circuiter la liste, un titre peut me faire de l’œil. Je me laisse séduire par la quatrième de couverture, je regarde un peu sous la jaquette, zyeute l’incipit, et pourquoi pas, une page en plein milieu (elle ne se déplie pas); j’ose à peine l’avouer, mais je peux alors être un gars très facile.

11. Une lecture inavouable?
Un peu, oui. Prise individuellement, ça peut arriver. En bloc, non, j’assume très bien, ça va. Ma bibliothèque ne cache rien, pas de double-fond ou de pan de mur qui pivote. Mais bon, il y a des milieux où il semble que la lecture elle-même soit une petite tare. Enfin, c’est ce que je déduis quand on me demande pourquoi je ne fais pas juste attendre que ça sorte en film.

12. Des endroits préférés pour lire?
Quoi, il y a des endroits autour quand on lit? Généralement: dans les salles d’attente, dans les parcs, sur le bord de l’eau, dans toutes les positions assises et couchées des fauteuils et des lits, sur le patio, dans la salle de bains, au restaurant si j’y suis seul, en auto et dans n’importe quel mode de transport que je ne conduis pas, puis parfois en marchant si le parcours ne comporte pas trop d’obstacles (je m’abstiendrais par exemple dans le Grand Canyon, pour éviter notamment de me faire foncer dessus par Thelma et Louise, ou dans quelque autre endroit périlleux, comme sur un passage piéton à Montréal).

13. Un livre idéal pour toi serait ?
Un livre avec des mots, des pages, le truc habituel, mais qui sache éviter le moule. Le livre générique québécois de la femme forte québécoise d’antan, jolie sans le crier, avec un charme tranquille, qui a la force et la détermination et les opinions de la modernité, qui a soif de liberté, d’émancipation et de justice sociale, qui est responsable de famille depuis qu’elle a neuf ans et demi, qui contrôle tout, mais dans l’ombre un peu, dans l’humilité à tout le moins, ou qui tombe en amour de façon immensément lyrique avec un type d’une classe différente de la sienne, que tout sépare et que l’amouuuur réunira, aaaääähhh… eh bien non, ce n’est pas le livre idéal pour moi.

14. Lire par-dessus l’épaule ?
Lire par-dessus mon épaule, non jamais, ça me fait beaucoup trop mal au cou. Question piège, tout le monde sait que tout le monde déteste qu’on lise par-dessus son épaule.
Donc, quand je lis par-dessus l’épaule des gens... car bon, on ne résiste pas toujours, ne pas lire est difficile quand il y a du texte devant soi, la moindre des attentions est de se faire le plus discret possible. Je réussis à bien me tenir, je me concentre ailleurs.
Mais ce que j’aime plus que lire par-dessus l’épaule des gens, c’est tenter de deviner ce qu’ils sont en train de lire et tenter de corroborer. La fille dans le coin, pariez sur un Paulo Coehlo; un Harry Potter par là; lui c’est un Sénécal; et ça sent le Marie Laberge à plein nez pour la madame à droite. Et je juge un peu, j’extrapole, comme si un livre voulait tout dire. Je me congratule: bien vu, Dan Brown dans le coin droit, un autre point. Je me désole parfois: bon, un livre sucré avec un cow-boy et une ingénue en frontispice sur le bureau d’une jolie réceptionniste. Quoi encore? Je l’ai bien stipulé que je pratiquais la mauvaise foi.

15 septembre 2010

La Tague littéraire (1/3)

Quoi, comment ça, cette tague correspond à un virus dont la souche a été décimée il y a deux ans et demi? Et il faut faire ça court en plus? Tant pis, c’est ça qui est ça, et mangez de la boue si ça vous dérange.

1. Plutôt corne ou marque-page?
Tout jeune, endoctriné, j’entourais les livres de soins qui confinaient à la muséologie.
Jamais un livre ne devait être déposé ouvert à l’envers: en aplatissant les pages, c’eût endommagé la reliure. Si la reliure ridait, j’avais été trop loin, je m’accusais de profanation. Écrire dans un livre eût relevé de l’impiété livresque; forcément, ça me scandalisait.
Je marque donc la page avec un signet, mais je déteste les signets attitrés avec une reproduction zoomée étirée d’un Monet, des chats, ou pire, ceux qui disent: «François: Les François sont des amis fidèles, des êtres sensibles, etc. Leur couleur: le bleu. Leur nombre chanceux: le 12…» J’opte pour le signet élu au gré du mystérieux destin des bouts de papier laissés-pour-compte, l’échantillon de couleurs pour la peinture du salon ou le billet de cinéma promu marque-page.
Aveu: je suis maintenant un libertin, il m’arrive même, quand j’aime une phrase ou un passage, de corner le coin inférieur de la page en le rabattant du côté où un passage me plaît. Dans une dizaine d’années, si la tendance se maintient, j’irai peut-être jusqu’à mettre une ligne au crayon de plomb dans la marge (et ce, ouf, sans même utiliser une règle).

2. Un livre en cadeau?
En théorie, oui, bien sûr, super, c’est merveilleux un livre en cadeau.
En pratique, c’est très complexe, je parviens très difficilement à déjouer les pièges de base: qui a déjà lu quoi, possède déjà tel livre, aimera vraiment tel livre? J’ai reçu trois livres que je n’ai pas encore lus cinq ans après réception (Tolkien, je l’avoue, par crainte d’ennui; et puisque j’ai déjà traversé deux Henning Mankell, pourquoi en lire deux de plus?), et ça m’attriste un peu de penser que je pourrais prendre part à perpétuer cette situation, à tenter vainement de court-circuiter la liste de lecture d’autrui en offrant en cadeau un livre qui n’est pas un vrai cadeau pour la personne qui le reçoit. Je sais combien une liste de lecture est déjà assez difficile à gérer.
Et n’abordons pas le sujet du livre-objet-avec-des-belles-photos pour table à café dont personne n’a jamais réussi à me persuader du bien-fondé, mis à part celui de servir d’appui pour inscrire les cartes reçues et les cacher à son voisin lorsqu’on joue à Clue.

3. Lis-tu dans ton bain?
C’est en effet le genre de choses que je fais parfois. Faisais du moins, à l’époque où les deux activités combinées se plaçaient bien ensemble dans l’horaire d’une soirée. J’atteignais d’ailleurs régulièrement le moment critique où l’eau devenait inconfortablement froide. C’est bon, je savais assumer les risques. Un seul livre a déjà été estropié dans l’expérience.

4. As-tu déjà pensé à écrire un livre?
Personne n’est à l’abri d’une telle pensée. Ça s’ébauche un peu, j’ai une sorte de trame, quelques idées, des phrases orphelines, un format concept dons j’use les coins à force de le faire rebondir dans mon arrière-cerveau (logique, si ça cogne contre la dure-mère…), une sorte de début dans un fichier que j’ouvre de temps à autre, dans lequel je change quelques virgules de place quand le cœur m’en dit. J’ai des idées brillantes la nuit, qui m’apparaissent un peu nulles lorsqu’elles me reviennent le matin; bien sûr; celles oubliées me semblent a posteriori plus géniales encore.

5. Que penses-tu des séries de plusieurs tomes?
Ce qui m’embête, ce n’est pas tant le côté recette ou mercantilisme, c’est purement le coût d’opportunité trop élevé: tous ces livres que je ne suis pas en train de lire pour suivre les mêmes personnages qui vivront sensiblement les mêmes aventures dans une trame narrative très similaire, ça m’énerve vaguement. Et pourtant, c’est là le principe de l’engrenage, je sais fort bien combien il est merveilleux lorsqu’on embarque dans une série qu’on aime de savoir qu’il reste encore quatre tomes avant que ça se parachève. Je garde néanmoins la plupart du temps mes distances.

6. As-tu un livre culte?
Pas exactement, mais j’essaie régulièrement de dresser une liste de mes cinq romans préférés. Peine perdue, ça me fâche (je sais que je prends ce genre de listes beaucoup trop au sérieux). Mais, s’il faut tenter un semblant de réponse, je dirais que peu de livres ont réussi à approcher l’impression percutante suscitée par La vie devant soi sur mes juvéniles 17 ans.

7. Aimes-tu relire?
Pas particulièrement, je devine trop ce qui s’en vient.
Mais j’aime feuilleter à nouveau un livre aimé pour en décortiquer un peu la structure, en déconstruire les chapitres, voir comment ça a fonctionné quand je le lisais, comment les dialogues sont amenés, comment les temps de verbe sont choisis (ah tiens, ça revient au passé simple ici, fa-sci-nant), regarder toute l’architectonique, les poutres apparentes et les boulons du roman. Plus jeune, je m’amusais comme ça à décoder la très structurée Agatha Christie: comment les personnages étaient présentés, comment les indices étaient semés, comment telles informations étaient contournées. J’ai lu l’ensemble des quatre-vingt-et-quelques romans policiers d’Agatha (et deux Mary Westmacott, mais fallait pas devenir fou quand même), et à la fin, disons pour les quelque quinze derniers que j’ai lus, ce n’est pas pour me vanter, mais je savais presque toujours qui avait tué et sur qui les soupçons allaient peser, juste pour l’illusion, un peu avant le dévoilement. J’aime la structure d’Agatha, c’est ainsi. Je dois avoir lu Les Vacances d’Hercule Poirot et Cinq petits cochons trois fois chacun. Certes, d’accord, c’est principalement dû au fait qu’il pleuvait souvent en camping l’été et que l’espace livre était limité par celui requis dans les bagages pour, entre autres, ne pas être à court de sous-vêtements propres.