29 mai 2009

Pierre V., agent immobilier, James Bond de banlieue dans le vent…

Pierre V. a tout misé sur la carte professionnelle qu’il a fait faire il y a 10 ans. Il a opté pour le regard perçant dans le vent, coloré à sa demande bleu Sico piscine aigue-marine, cheveux lissés en arrière, chemise déboutonnée dans le haut. Il se la joue franchement à la Pierce Brosnan , on l’entend se concentrer sur son objectif prioritaire: carrer sa mâchoire le plus possible. Ursula Andress et d’autres amies qui ne font pas encore d’ostéoporose se faisaient probablement dorer en bikini à côté pendant la séance photo.

L’embarras, c’est que lorsque Pierre V. passe la porte de la maison, il ressemble étonnamment à l’avocat Guy Bertrand, mais la version qui vient avec la peau orangée, un peu d’embonpoint, plus de mentons qu’il n’en faut et le vernis social d’un maire de Québec. Le bleu piscine des yeux et Pierce Brosnan ont manifestement résilié leurs contrats.

Les gros méchants qui veulent dominer le monde peuvent dormir tranquilles, 007 n’est plus menaçant, il a changé son permis de tuer pour un permis de vendre le type de rêve qui vient avec des armoires de cuisine et sans bons baisers de Russie.

20 mai 2009

Martin C., agent immobilier, gendre idéal bien peigné, amateur de dauphins…

Martin C. tend la main avec l’habitude des hommes qui ont bien évalué la distance, le rythme, le degré optimal de moiteur, tout. Il est lancé, il enchaîne avec le petit hochement de tête concomitant qui est sa marque, sa touche, sa plus-value personnelle qui installe juste un soupçon de convivialité sans décoiffer ses cheveux juste gelés à point de vedette locale de la pancarte à vendre. Martin C. semble perpétuellement en mode séduction de belle-mère. La blonde Julie L., déjà plus effacée, devient son faire-valoir du «Avez-vous vu les beaux plafonds et la grande cuisine fonctionnelle?» Julie L. se dit sûrement elle aussi que si Martin C. se réincarnait en Miss Wyoming, elle ne jonglerait pas en bikini avec un bâton de majorette, mais orchestrerait plutôt un numéro d’échange de poignées de mains. Et Miss Wyoming serait élue, pense Julie L., un peu émue, mais en retrait.

Martin C. dans son bureau est encore plus intéressant. Son secrétaire en bois présente le pH neutre du luxe avant que ça devienne de l’opulence étalée, et au cas où le doute se serait instillé, le grand portrait de son fiston hockeyeur orne le mur derrière lui: Martin C. est aussi un bon père de famille qui aime la franche camaraderie du sport amateur. Il aime aussi profiter de la vie, regarde, la photo de sa femme blonde souriant avec un bébé dans le sable est justement perpétuellement tournée vers les sièges des clients, car lui n’a plus besoin de la regarder, il l’a déjà vue.

Mais ce qui est vraiment plus intéressant encore, c’est la pleine page de publicité que Martin C. s’est payée dans le journal local. Elle est justement encadrée et posée sur un petit guéridon à gauche, à l’entrée de la pièce, même si tu ne l’avais pas vue tantôt en entrant. Martin C. y dit de lui-même qu’il est un excellent vendeur, bien sûr, et il doit le savoir s’il le dit, mais ce qui fascine, c’est qu’il se soit convaincu que pour étayer ses dires, le mieux était de mettre une photo pleine page de lui-même en train de nager côte à côte avec un dauphin.

03 mars 2009

Des chiffres et des litres

La fin de la décennie 1970 fut pleine de rebondissements. Alors que Montréal était en émoi devant une tour croche en béton qui ne se construisait pas très vite, le monde scientifique avait des préoccupations majeures.

Ce coquin de Kenneth Woolner notamment, professeur à l’Université de Waterloo, était fou d’exaspération. On raconte qu’un jour il prit une bouteille de vin et vit sur l’étiquette 1 l avec une police de caractère telle qu’il crut voir 11. Introspectif et fiévreux, il s’interrogea pendant des jours dans le désert (d’autres disent à Ottawa): mais 11 quoi? La question était pertinente puisque la graphie de l’unité fut également à l’ordre du jour lors de la seizième Conférence générale des poids et mesures, en 1979 (résolution 6). À l’unisson, hormis ce sourd un peu déphasé dans le fond qui s’obstinait inutilement à grand renfort de «Mais pourtant elle tourne!», les scientifiques demandaient: «Hum, pourrait-on utiliser un L majuscule?» Question valable, bien sûr, et qui se serait réglée facilement n’eût été du fait que, tout amateur de nomenclature d’unités en usage avec le système international le sait, seules les unités nommées d’après un nom propre peuvent se prévaloir de la capitale abréviative.

Par exemple, soyons clairs, si on voulait employer le disseyre, unité qui qualifierait le degré de fascination d’un monde ou d’un univers sur une échelle qui serait à déterminer et qui pourrait même être logarithmique (on l’a fait pour le décibel, je n'ai rien contre), il faudrait statuer si Charles Disseyre, l’homme qui rend tous les univers fascinants même dans l’adversité, possède un nom propre, auquel cas on pourrait utiliser la capitale. Par exemple, le fascinant monde de la civilisation étrusque: 2,4 disseyre, soit 2,4 D ou d. Bien entendu, tu vois, on n’a pas encore statué. On n’est pas pressé d’ailleurs. Pour le litre, ce n’est pas encore tout à fait réglé.

C’est dans ces circonstances que la lumière se fit sur Claude Émile Jean-Baptiste Litre, homme qui avait le mérite de s’appeler Litre et d’ainsi permettre l’utilisation tant chérie du L sur les sacs de lait. Sa vie (1716-1778) fut celle d’un fils de fabricant de bouteilles de vin faisant carrière en perfectionnant et en standardisant éprouvettes et autres contenants de verre. Une vie dédiée à la calibration des liquides, vie qui inspire le respect. Tout ça pour l’amour des flacons gradués et des volumes liquides. Puis substantiellement pour l’argent et la gloire, mais juste en sous-texte.

Bon, tu t’en doutes un peu déjà, alors imagine après qu’on eut ajouté dans un article subséquent qu’il avait aussi eu une fille prénommée Millicent (qu’on surnommera affectueusement Millie pour créer un jeu de mots du plus bel effet)… bref, c’est une supercherie. Calembredaine et billevesée! Non, Litre n’a jamais touché à des flocons gradués de sa vie, principalement parce qu’il n’a jamais vécu, ce qui lui a aussi fait rater toutes sortes de belles occasions, mais c’est ainsi: l’existence avant l’essence.

Donc, cet existant Kenneth Woolner essentiellement coquin était au Château Laurier à Ottawa avec un ami, c’était un de ces soirs de scotch qui enchantent, et il s’est dit que le litre méritait son patronyme, son homme, sa majuscule, oui, double scotch, aubergiste.

Homme de principe qui ne renie pas ses promesses d’ivrogne, il rédigea et fit publier la biographie fictive de Claude Litre dans le numéro d’avril 1978 de la revue CHEM 13 News. Un canular était né, un petit poisson du premier du mois, tout mignon. C’était rigolo, mais peut-être un peu moins lorsque l’information finit par être intégrée à la sérieuse Collier’s Encyclopedia.

Oui, l’univers du litre est un univers... euh, fascinant.

Toute l’histoire est ici, et pas tant que ça ici, contrairement à ce qu’on pourrait croire.

27 janvier 2009

L’ironie là-dedans

Avec trois ou quatre histoires dramatiques à souhait qui faisaient intervenir des chicanes, des comptes gelés en haut lieu, des enfants éparpillés aussi je crois, et tout pour mettre la table à son argumentaire, la moitié du couple qui fabrique de l’estrogène y tenait: il fallait faire un testament. Elle insista. Je voulus m’enfouir, me cacher en petite boule sous les draps et ne pas y penser, mais je consentis. Ça doit être ça le romantisme moderne, s’offrir des testaments pour Noël.

Le rendez-vous fut donc pris chez le notaire du village, un vieux sage de la virgule et de la phrase complexe qui tient séance sur le bord du lac. Le vert aqua a encore ses aises sur les murs de la salle d’attente. J’ose croire que le tapis davantage sel que poivre et sel a son testament et ses codicilles prêts, ce serait indiqué, je ne crois pas qu’il lui en reste encore pour très longtemps.

La femme du notaire, assistante-réceptionniste-cafetière, naguère décoratrice du bureau, femme qui en sait sûrement plus que n’importe qui sur les actes notariés sans jamais avoir ouvert un livre de droit de sa vie, nous fait entrer dans la pièce attenante. Grande fenêtre, vue sur le lac blanc, gros soleil qui fait de l’esbroufe; ouais, belle journée pour diviser sa fortune entre ses enfants non nés et monter des algorithmes de suppositions. S’ils sont mineurs? Majeurs? Si nos parents sont décédés entre-temps? Si Xavier a 20 ans et que… Non, je te l’ai déjà dit, pas Xavier. Si on a un enfant roux?

La femme présente la stagiaire qui semble entourée de ses grands-parents, puis demande nos noms. Son moment préféré va débuter, elle tentera de faire tous les liens possibles pour arriver à une connaissance commune en partant de nos noms de famille avant de s’éclipser. Première déception palpable, ma copine n’est pas originaire de la région, elle accuse une distance de 315 km trop à l’est selon un itinéraire fourni à titre indicatif qui peut ne pas tenir compte des travaux, des déviations ou d’autres perturbations. Au départ, je la réjouis davantage, un nom propre assez commun dans la région et je score 31,5 km au test de l’itinéraire. La déception suivra, elle ne connaît pas mon père qui a eu le malheur de naître enfant unique. Non, désolé, je n’ai pas d’oncles dans la ville voisine. Mais elle est tenace, elle creuse un peu et trouve. Je crois qu’elle a un don ou des recherchistes.

La stagiaire a son carnet de feuilles lignées jaunes, elle fait une ligne au centre, ça va débuter. Ça ne s’invente pas, le notaire porte une veste de tweed et joint les mains: «On va commencer par le corps.» Euh… Je me tourne vers ma blonde avec l’air du gars qui se fait avoir en flagrant délit d’absence d’opinion sur la question. Suis-je pour les vertus de l’incinération? Ce n’est qu’un début. Advenant votre décès, à quel âge vos enfants devraient-il pouvoir avoir la pleine administration de leur héritage? Hésitation. Euh, quelles sont les tendances?

La femme du notaire est repassée à quelques reprises pour demander à la stagiaire si elle avait demandé si… Oui, elle l’avait demandé. Je me croyais chez ma grand-mère. Je m’attendais à tout moment à ce qu’on me proposât de vieux bonbons collés.

D’accord, mais le titre?

C’était un vendredi. Le mercredi suivant, j’échappais à l’épineux problème de l’emboîtage de voitures sur chaussée enneigée.

11 janvier 2009

Ces vœux qu’on n’attend plus et qui sont probablement trop longs

Comme j’ai passé une partie de la période des Fêtes à plancher sur du bois flottant dans un projet qui a fini par plafonner dans l’ultime placard (il manque une planche et trois quarts), je profite des soldes de l’Après-Épiphanie sur les vœux pour vous en souhaiter quelques-uns pour la nouvelle année qui est, je le sais, tout de même déjà un peu usée dans le coin.

Donc voilà, 2008 est reléguée aux oubliettes, bien blottie contre du prélart (membres de l’Académie, oui, j’aurais dû dire linoléum laid) usé arborant fièrement petites tulipes et croix gammées subliminales.


Svastikas qui jadis, lorsque j’étais jeune et fou, en 2007 je crois, me menèrent tout droit aux portes de l’enfer de l’humour douteux et me firent prononcer ces paroles devant une innocente enfant de moins de cinq ans: «Non! ne va pas dans la chambre à gaz!» C’est du passé, car bon, avec le dégoût du prélart laid non élu par nous et le prix du gaz qui ont beaucoup monté dernièrement, les choses ont changé et sont maintenant enfouies sous un fini de chêne retouché par ordinateur. Si vous êtes prêts ou non pour un petit jeu de mot bien plaqué au détour d’une phrase où on l’attend à peine, j’en profiterais pour dire que le prix du gaz a tellement augmenté qu’on n’utilise plus guère le verbe gazer qu’au passé simple dans les médias: Gaza, Gaza, Gaza. On (par exemple, Raymond Devos s’il passe dans cet État à feu en dépit de feu son état) peut aussi convenir qu’il est hardi de placer les mots guère et Gaza dans la même phrase, car on (h)amasse les jeux de mots. Quoi, vous plaidez pour une trêve?

Les Fêtes sont donc terminées, vous voilà bien embêtés avec la myrrhe reçue en cadeau, vous faites brûler de l’encens pour vous débarrasser de l’affreuse odeur d’encens, or vous ne savez pas trop encore si vous désirez vraiment faire des galettes aux Rois (toi qui suis habituellement les recettes, si tu n’as pas de rois sous la main, tu peux toujours remplacer par des tsars ou des barons, la différence sera subtile)(tiens, ajoute donc la myrrhe)(mets de la crème). Jasons un peu d’Épiphanie, car nous serions tentés (ah! la tentation) de croire que c’est une fête inventée pour satisfaire des lobbyistes de la fève, mais tout amateur d’étymologie grecque et de religion (par exemple, ce type avec un dictionnaire qui mange un kebab dans une église) vous le dira, c’est une célébration de manifestation, d’apparition et de révélation. En théorie donc, car c’est génial la théorie, ça a réponse à tout, même à ce qui ne marche pas dans la vraie vie (par exemple, en théorie, si tu cours très, très, très vite, tu reculeras dans le temps), on ne célèbre pas l’arrivé des rois mages à la crèche, on célèbre le moment où Gaspard a dit à Melchior: «Hé dude, l’étoile me parle! Il faut qu’on la suive, genre. Réveille Balth.»

Donc, voilà, grosse journée pour la manifestation, car ça va de la voix du Père qui joue au ventriloque avec un buisson ardent à l’apparition d’une colombe sur le Jourdain. Bon, malheureusement, ce n’était pas très avisé comme lieu de vol car la colombe a été tuée subitement par une roquette (et malheureusement pour cette colombe qui avait le cœur à rire – je le sais, je la connaissais un peu, elle est morte le sourire au bec, un jeu de mots sur Gaza l’amusait encore dernièrement – cette roquette n’était pas une sorte de salade et oui, d’accord, je comprends aussi que vous soyez surpris que la roquette soit allée aussi à l’est).

Ainsi, je m’en voudrais tellement de ne pas souhaiter si près de l’Épiphanie une bonne fête à toutes les Tiphaine (et leurs sœurs anglaises Tiffany qui font des lampes et qui reçoivent parfois Audrey Hepburn pour le déjeuner). Et aux Noël aussi, mais seulement s’ils sont arméniens. Ça j’avoue, c’est un peu étonnant, mais il paraît que les Arméniens fêtent Noël le jour de l’Épiphanie. Les Éthiopiens aussi, mais ça peut aussi être le 7 janvier, ça dépend s’il y a un Téléthon contre la famine le 6. Et pourquoi pas, je souhaite aussi une bonne fête à tous les gens qui sont nés.

Bref, après ne pas l’avoir été (bref), je vous en souhaite une bonne! Que 2009 vous offre le meilleur de ses forfaits, celui le plus adapté à votre personnalité, sans clause cachée.

12 décembre 2008

Le silence et l'apaisement

C’était mercredi sur une belle route à trois chiffres où la voie et demie déneigée devenait trois quarts de voie déneigée. Il y avait le soleil qui regardait dans la même direction que moi, des feuillus défeuillés chargés de neige d’un côté, un canal de l’autre, des grands fossés de part et d’autre, un point de fuite bien dessiné à l’avant et personne trop près à l’arrière. Du beau travail pour le décor. De la sobriété, beaucoup de blanc, peut-être un peu surexposé à la limite.

Idéalement par contre, il aurait fallu que le remblai de la charrue ne soit pas à cet emplacement dans la voie. C’est d’ailleurs l’opinion identique et simultanée qu’ont eue les deux roues de droite de mon auto à ce moment lorsqu’elles l’ont rencontré. J’aurais volontiers acheté une voyelle, disons un I, quelque chose de droit qui aurait pu rester entre des lignes jaunes et blanches, mais je me suis retrouvé avec un S comme figure à exécuter lorsque mes roues se sont barrées de là. J’avoue que je n’aurais pas aimé attraper un K ou un B, ça m’aurait décontenancé comme chorégraphie.

Puis j’ai pivoté. Au moins, des deux axes de rotation que les lois de la physique ont élaborés pour la rotation d’un véhicule en situation de perte de contrôle, j’ai eu l’occasion d’expérimenter celui qui aurait été mon premier choix. Je suis comme ça, j’aime que le ciel demeure au-dessus de ma tête et de mon toit dans une voiture.

Je me suis payé un film de ma vie sans rétrospective, en cinéma muet et avec un char qui s’en venait sur moi. Poteau, fossé, auto dans la voie où je ne devrais pas être, tiens, le canal, les points qui me suivaient tantôt qui sont devenus des voitures entre-temps. Trois cent soixante degrés d’émotion prenante. Avec quinze degrés en boni. Le temps, insensible aux clichés, s’était arrêté. Le temps, ma respiration ou l’auto, il y a peut-être eu confusion pendant un instant.

J’ai su que le temps était reparti au moment où j’ai entendu Bono chanter qu’il ne savait pas de quel côté le vent allait souffler. Je ne le savais pas trop moi non plus d’ailleurs.

En replaçant l’auto dans un sens plus adapté à la circulation routière, j’ai croisé le regard de la conductrice qui était en sens inverse, la femme avec laquelle je ne suis pas mort ce jour-là. C’est prodigieux à quel point deux personnes qui ne se connaissent pas qui passent à ça de se tuer mutuellement, inclusivement et involontairement en voiture peuvent se dire tant de choses muettement et en si peu de temps à travers du verre feuilleté demeuré intact.

C’est comme ça, c’était la première fois que je l’expérimentais ainsi et je juge peut-être un peu vite, mais j’adore les gens avec qui je ne fais pas de face-à-face en voiture.

06 octobre 2008

Les tulipes de la colère

Les Pays-Bas se sont depuis longtemps spécialisés dans la légalisation et dans l’acceptation de choses qui demeurent interdites ou dangereuses ailleurs. La marijuana, l’euthanasie, la prostitution, oui d’accord, mais pire encore, les sabots de bois. Ce qui est d’ailleurs un peu bête: tu construis des digues pour gagner des terres arables, ce qui implique notamment que tu n’as pas des forêts immenses, mais tu décides d’utiliser le bois pour en faire des souliers qui font mal aux pieds. Ça ne me semble pas sain du tout comme attitude. Voyons, est-ce qu’on utiliserait nos denrées alimentaires pour faire avancer des autos, ici?

Peu importe, parce qu’ils sont aussi un peu déraisonnable dans leur amour des tulipes, ils se sont payé la première bulle spéculative de l’histoire, une retentissante rupture d’anévrisme logique dans les artères cérébrales du marché boursier. C’est le moment où les experts économiques disent: «Euh, ça ne vaut pas ça du tout, calmez-vous, vous êtes tous fous» mais où beaucoup trop de gens croient: «Je sens que ça vaudra encore plus demain, j’investis, j’ai ma patte de lapin chanceuse». On est en pleine tulipomanie. D’ailleurs, par extension, ce serait maintenant une bonne chose de cesser d’utiliser le terme manie à tout venant, ça perd son sens et ça me désole. Moi, quand on me parle d’anniebrocomanie, je décroche.

Donc utilise ton imagination, te voilà hollandais en 1623. Tu n’es pas un marin qui chante les douleurs qui le hante dans le port d’Amsterdam, oh que non, tu es plutôt un passionné de tulipes. Tu aimes beaucoup une variété rare, le Semper Augustus (tu parles latin en plus, chanceux) qui s’affiche à 1000 florins le bulbe. C’est un peu dispendieux, mais toi tu l’aimes, c’est pas de ta faute. Ajoute à ça le fait que le nom de ta monnaie ressemble à fleur, c’est l’ivresse. Deux ans plus tard, c’est rendu 2000. En 1637, ça grimpe à 5500, tu peux même désormais acheter des parts de bulbe. Visiblement, tu n’y penses pas souvent, mais le revenu annuel moyen à ton époque, c’est à peu près 150 florins. Tiens, en février, ça atteint les 6700 florins pour une autre variété. Comme le dit un de tes voisins de palier, Wikipédia, c’est «la valeur de deux maisons, huit fois celle d’un veau gras et quinze fois le salaire annuel d’un artisan». La lumière néerlandaise t'éclaire, la vérité te frappe en plein front:
a) un artisan gagne 2,98 fois le salaire annuel moyen (tu es fort en calcul, t’as tout pour toi);
b) c’est insensé et tu vas être dans le trouble à court terme (tu aurais pu cliquer plus vite).

Donc, en février 1637, la bulle spéculative éclate: les cours s’écroulent, les spéculateurs chancellent et les tulipes se fanent. Oui, ça va probablement gâcher ta Saint-Valentin.

Tu es mort d’inquiétude, je le sens, mais tu peux peut-être encore t’en sortir. Vois-tu, les députés d’Amsterdam annulent alors les contrats déjà signés. Les juges soutiennent qu’il s’agit d’un jeu de hasard. Tu n’as donc plus à honorer ce contrat ridicule qui t’obligeait à hypothéquer pour acheter ton bulbe de tulipe

Mais bon, tu peux quand même imaginer qu’avec tout le vent qui a été semé, les récoltes de tempête ont été très fructueuses cette année-là. Par contre, comme c'était une première expérience solide, des choses comme ça ne risquent pas d'arriver de nouveau.

Le lecteur qui n’a pas encore tout perdu ses REER et qui est avide de connaissances supplémentaires sur le sujet s’en ira joyeusement errer sur Wikipédia en passant par cette porte secrète.

24 septembre 2008

Vente de truismes à la criée du lot 49b

Bon, moi aussi, moi aussi. Thèmes: politique, coupes en culture, clivages et autres actualités.

Je soigne généralement mon cynisme pour le ramener à un dosage admissible, mais mon surmoi a flanché, tu me permettras donc de souligner combien ces coupes sont admirablement efficaces pour le Parti chinook*. Enfin, imagine un peu tous ces artistes protéiformes qui rayonnaient à l’étranger (avec ou sans banane céleste), qui votaient probablement toujours conservateurs avant, et qui changeront probablement leur vote pour les prochaines élections. Ouf, que ça va faire mal au parti de perdre tous ces votes cruciaux sur lesquels il comptait. Car bon, c’est ça la tristesse des choses, tout est affaire de clientélisme, de statistique et de stratégie. Savoir viser, est-ce déjà une compétence transversale?

Mais surtout, je m’étonne de l’étonnement par rapport au clivage que plusieurs semblent découvrir entre les artistes et le bon peuple ordinaire, pour reprendre cette charmante expression séduisante au plus au point («Maman, maman, quand je serai grand, je veux être ordinaire. Dis oui, dis oui.»). C’était si invisible que ça? Pas d’objection à ce que je laisse traîner sur la table ma thèse selon laquelle il y a un clivage entre à peu près tout le monde? Différentes personnes, différents intérêts, différents milieux, différentes positions. Bien sûr aussi que tous les milieux ne sont pas des blocs monolithiques de gens identiques classés par belles strates d’âge et de revenus dans un joli graphique Excel à pointes de tartes. Oui, tu connais un avocat et un mécanicien qui sont amis, qui jouent à la balle ensemble et qui ont même déjà été au théâtre une fois. Oui, excellent, ça me réjouit aussi, vraiment. Je ne le range pas au rang d’exception non plus, je dis juste que le contre-exemple n’empêche pas l’exemple d’exister largement; sans être réducteur, je suis de ceux qui ne tombent pas des nues en apprenant qu’il y a des notaires qui ne fréquentent pas beaucoup les mimes, des chirurgiens qui ne font pas souvent de garden-partys avec des coiffeuses et, tiens donc, des gens ordinaires qui trouvent que les artistes finalement, ils reçoivent trop de subventions. Comme je ne suis pas tombé des nues en apprenant qu’il y avait quelque part deux (ou peut-être même jusqu’à cinq) Québécois qui avaient des préjugés contre certains étrangers. Bien sûr qu’au long des grands fossés qui séparent tout le monde, il y a des sujets qui rassemblent, des liens possibles qui existent, des points où on finit par réussir une connexion. Tout le monde ne peut pas toujours être dans les zones mutuellement exclusives des diagrammes de Venn. Mais ce n’est pas parce qu’on a été témoin d’une entrée charretière que le fossé n’existe plus. Les entrées charretières existent, d’accord. Les fossés aussi, de part et d’autre. (Tu désires peut-être maintenant saboter ma métaphore champêtre en parlant de conduites pluviales enfouies, mais tu n’es pas sans savoir que la conduite pluviale aplanit peut-être un peu les différences, mais que l’esprit du fossé demeure: la conduite pluviale est un fossé dissimulé. Puis si on remblaie simplement à la va-vite, d’autres fossés vont se créer naturellement, et ça pourra être pire encore avec toutes sortes de choses qui risquent de fissurer de partout.)

Désolé pour le pragmatisme (et peut-être pour la métaphore aussi, finalement), mais je crois que c’est trop flatter l’espoir dans le sens du poil que de croire qu’en organisant une tombola avec un chirurgien, un étranger et une coiffeuse, tout va être réglé (les notaires ne viennent jamais aux tombolas et les mimes, non merci, ça te gâche toujours une célébration). Voilà, ce qui me laisse toujours un peu amer avec la découverte médiatique de clivages très visibles, ce sont les dérapages qui ne manquent pas de survenir, puis les appels maladroits au remplissage de fossé qui devient ravin. Un malaise un peu comme lorsque dans une certaine émission qui a pour thème le manque ou la culture, je ne sais pas trop, l’animateur se penche en avant, prend un air attentif prononcé et demande à ses invités: «Pour ceux qui ne sont jamais allés au théâtre, dis, c’est comment? On dit qu’il y a des sièges pour s’asseoir, c’est vrai? Pour ceux qui n’ont jamais vu ça, un livre, dis, ça ressemble à quoi et qu’est-ce qu’on doit en faire? C’est vrai la rumeur qui dit qu’il y a des pages avec des mots là-dedans et qu’il y a un sens dans lequel il faut le tenir?» Oui, mais un malaise en pire que ça.

Comme là, quand ça commence lourdement à déborder de partout, de tous côtés. Et c’est ça finalement qui m’attriste toujours, la sensation que ce sont ces débordements qui finissent par justifier en eux-mêmes la présence des fossés.

*Vent sec soufflant depuis l’Ouest canadien, du côté est des Rocheuses.

18 septembre 2008

Inaptitude

Dans un élan rationnel particulièrement désagréable en dépit de ma rationalité générale usuelle qui pourrait pour certains déjà paraître particulièrement désagréable, je me suis dernièrement livré avec une fougue mitigée à remplir un mandat d’inaptitude. Oui, ce genre de document où tu décides en pleine possession de tes moyens qui possédera tes moyens lorsque tu n’auras plus les moyens de les posséder. Bref, déjà assez sujet à me questionner sur ce que je veux faire maintenant et ce soir après souper, moi pour qui les plans quinquennaux personnels relèvent de l’acrobatie intellectuelle avec points d’ancrage mal assurés, j’ai décidé qui allait s’occuper de m’arroser et de couper mes feuilles jaunes si j’accédais au statut de plante verte. J’ai cru bon par contre d’attendre un peu avant de décider qui allait s’occuper de mes enfants immatérialisés dont la date de mise en circulation projetée n’est pas encore disponible.

Mon déplaisir et moi étions donc rendus inséparable à peu près à la moitié du formulaire lorsqu’il nous fallut décider du genre d’environnement auquel nous aspirerions lorsque aspirer et plein d’autres verbes d’action plus ou moins active allaient devenir des tâches particulièrement laborieuses.

J’ai réprimé mon besoin d’écrire de façon formelle que je refusais d’office toute chambre pastel.

10 septembre 2008

Des tours qui tombent

Le matin où des tours sont tombées (on devrait pouvoir retrouver la date en fouillant un peu), j’étais dans un local un peu froid en train d’écouter un prof un peu ennuyeux. Sans télévision, sans radio, sans cellulaire, les tours sont donc restées debout un peu plus longtemps pour moi que pour plein de gens pour qui elles ont tombé vingt fois en boucle entre le baguel et le deuxième café. Pendant l’après-midi, j’en ai plus ou moins senti poindre la rumeur autour de moi, mais il aurait tout aussi bien pu s’agir de discussions sur un nouveau jeu vidéo ou sur une bande-annonce spectaculaire, ce qui aurait d’ailleurs été parfaitement dans les normes usuelles.

Ce soir-là, j’avais un souper prévu avec une amie, une fille-d’Ottawa-presque-grandie-à-Sainte-Foy. Si je me rappelle bien, je feignais encore un intérêt opportun pour le patin à roulettes et je démontrais assez d’agilité sur les bords bien asphaltés (et propres, à Ottawa, tout ce qui concerne l’urbanisme est toujours propre; le reste…) du canal Rideau pour qu’elle daignât y croire. Ça avait été un excellent moment pour dire: «Ah, tiens, viens donc manger du spaghetti mardi». Le seul problème, c’est qu’à peu près au même moment, un type quelque part disait à d’autres: «Ah, tiens, allez donc faire s’écraser des avions dans des tours new-yorkaises mardi». Voilà, elle a dit oui et eux aussi.

Parmi tout ce que mes parents m’ont légué de mieux, la sauce à spaghetti occupe une place de choix. J’en avais alors un pot plein et je pouvais bonnement croire que le bonheur était dans le spaghetti. Bien entendu, depuis cette époque lointaine, je me suis affranchi dans le domaine de la sauce à spaghetti et ai développé une expertise très concurrentielle. De plus, ma sauce ne fait tomber aucune tour. Je le considère comme un avantage.

Ce soir-là fut un de ces soirs qui confirment plein de choses. La sauce à spaghetti de mes parents est excellente. Les tours étaient bel et bien tombées. Nous avions plusieurs spéculations là-dessus. Et sur plein d’autres choses aussi.

Quelque part entre le 11 septembre et la fin du mois, ça fera donc officiellement sept ans qu’on est ensemble. C’est un truc mnémotechnique très réussi.