08 novembre 2007

7 – Tu ne voleras pas

En fait, selon le procès-verbal, Dieu avait initialement dit:

(20.15) Tu ne déroberas point.

Tu considères que c’était plutôt clair, mais tu conçois que la formulation ait été changée, car quelqu’un aurait toujours pu croire que le commandement spécifiait qu’il était interdit d’enlever des robes, ce qui, tu l’avoues d’emblée, aurait été bien dommage. Mais tu admets bien qu’il ne faut jamais rien tenir pour acquis lorsqu’il est question de compréhension, et tu te le répètes encore plus depuis que tu as entendu un jour un commentateur à la radio ou à la télévision affirmer: «La police recherche toujours le ou la sassin

Bien sûr, il s’en trouvera toujours pour dire que le commandement fait peut-être référence au mode de locomotion par voie aérienne, et que Dieu prend tout le monde pour de stupides Icare potentiels. Dans ce cas, ce commandement démontrerait plutôt un interventionnisme protectionniste visant à éviter que le peuple élu se casse la gueule inutilement: l’équivalent du «Ne pas repasser le linge sur soi» de l’Ancien Testament. Alors, lorsque Moïse fut redescendu, les parents soulagés ont pu commencer à dire à leur rejeton turbulent: «Non, n’essaie pas de voler avec ta doudou, ça va à l’encontre du septième commandement» au lieu de: «Non, si tu te casses la gueule, c’est pas couvert par l’assurance-maladie. Et écoute-moi chenapan, sinon pas de Terre Promise.» Mais bon, Dieu n’avait pas compté sur l’intérêt des hommes pour les lois de la thermodynamique, la mécanique des fluides aériens et la convection en tout genre; intérêt qui a mené non seulement à l’invention de la vertisserie 2000 qui permet de faire cuire un poulet entier empalé verticalement en gardant toute la saveur à l’intérieur du poulet et le gras dans un joli tiroir facilement lavable, mais qui a mené également (pour ceux qui se rappellent du sujet: intérêt) à la naissance de l’aviation.

Mais bon, tu peux bien retomber sur terre, c’est de l’emprunt non autorisé et à trop long terme du bien d’autrui qu’il est question ici. Et ça tombe bien, car tu n’as volé ni bonbons, ni vertisseries, ni bons d’épargne du Canada, ni opinions politiques de bulletins de nouvelles. En fait, pour les quelques élastiques et trombones que tu n’aurais peut-être pas remis, il faudra que tu continues de chercher une clause dérogatoire, mais il est vrai que tu n’as pas épluché tout le Pentateuque.

Nonobstant tout cela, il peut arriver qu’un non croyant vienne exercer la violation de ce commandement dans le confort de ta salle de séjour (où il ne trouvera pas grand-chose de plus intéressant que dans la cuisine, sauf pour qui cherche un pilon à patates ou du concentré de bouillon de poulet, mais celui qui cherche une vertisserie sera amèrement déçu) et il faut espérer ardemment que cet ouvrage ne se fasse pas durant le jour du repos. L’aspect contrariant est indéniable, puis à cela s’ajoute la pénible tâche d’appeler l’assureur ou saint Antoine de Padoue, bien que d’après les dernières nouvelles, ce dernier soit encore accaparé par madame Dupuis à propos de son chat répondant (parfois) au doux nom de Timine, aimant le bœuf braisé sans échalotes et ayant la particularité, non seulement d’être gris la nuit, mais aussi de courir incessamment sur les parquets vernis avec une préférence marquée pour les longs corridors.

Et entre l’assureur et saint Antoine, il paraît que saint Antoine est plus conciliant, mais qu’il n’a pas de boîte vocale.

01 novembre 2007

6 – Tu ne commettras pas d’adultère

Cette fois encore, Dieu va droit au but et ne s’enfarge pas dans les fleurs du grand tapis des relations humaines.

(20.14) Tu ne commettras point d’adultère.

C’est tout simple. Et tu es même le genre d’adulte rétrograde et borné qui croit que ça revêt un certain sens, et qui concède assurément que c’est rationnellement une façon très efficace d’éviter un tas d’emmerdes. En fait, pas au point d’inclure à ce commandement cette vague théorie qui annexe à la notion d’adultère celle exigeant la pureté de tout organe circonvoisin du pancréas avant le mariage. Pas au point d’inclure le besoin de mariage d’ailleurs.

Bon, cela étant dit, maintenant que tu es moralement blindé (mais juste un peu, disons blindé comme une armée canadienne) contre les attaques du clergé, de la commère du coin de la rue et du futur avocat que tu espères que ta copine n’envisage pas d’engager pour vérifier que tu ne jases pas trop et de trop près avec la charmante voisine, tu affirmes qu’il est tout de même bon que certains aient défié et défient encore ce commandement. Car enfin, de la littérature classique au théâtre d’été aliénant, du film d’auteur franco-austro-paraguayen au feuilleton télévisé scénarisé en série, en supposant que ce commandement ait été ou devienne strictement suivi à la lettre, c’est avec une certaine tristesse que tu imagines l’huile même des multiples couches de la culture actuelle désagrégée dans la térébenthine de l’obédience morale. Qui est prêt à vivre dans un monde où les liaisons dangereuses ne l’auraient pas été? Où madame Bovary aurait fait des tartes à la rhubarbe pour passer le temps? Où les personnages d’un soap n’auraient pas la possibilité d’avoir une aventure avec chacun des autres personnages? Où plus une femme n’aurait de raison de dire: «Ciel, mon mari!» lorsqu’un homme chauve cravaté arrive à l’improviste côté jardin? Où les secrétaires dans les films seraient simplement des secrétaires? Où presque toutes les tragédies grecques auraient eu pour cause une mésentente sur la salaison de la féta?

Non, tu n’es pas prêt à ça. Tu revendiques le droit à l’adultère des autres pour une saine éthique du divertissement.

29 octobre 2007

5 – Tu ne commettras pas d’assassinat

De prime abord, tu ne peux pas vraiment dire que Dieu a beaucoup tergiversé sur celui-là:

(20.13) Tu ne commettras point d’assassinat.

Mais tu vois la main levée, là, à la première rangée. «La traduction classique ne dit-elle pas plutôt que tu ne tueras point? – Oui, bien sûr, tiens, prends un biscuit, tu l’as mérité.» Voilà, ça semble vraiment très clair, et c’est pourtant juridiquement et linguistiquement un commandement très complexe. Donc, tiens, en feuilletant au hasard comme ça dans ta bible originelle non traduite écrite à la main, tu réalises facilement qu’il n’est pas écrit «Tu ne tueras pas» comme dans l’affriolante et guillerette histoire où Caïn tue Abel (lo taharog, ainsi qu’aime à le préciser l’amateur de citations obscures et de sources primaires). En fait, c’est bien «Tu n’assassineras pas», soit lo tirtza’h. Et le beau dans tout ça, c’est donc que Dieu permet de procéder à l’homicide d’origine contrôlée en cas de légitime défense.

À vrai dire, ça te rend particulièrement heureux, parce que tu as quand même tué une quantité condamnable de bibittes ailées zézayant dans la brunante et tu aurais pu subir le divin courroux devant l’Éternel. Mais tout va maintenant beaucoup mieux: c’est évidemment les bibittes qui avaient cherché le trouble.

Oui, Dieu a donc un peu changé d’avis sur le principe de la joue droite et de la joue gauche successives. Dieu merci, Il est maintenant pour la légitime défense.*

Corollaire 1: Dieu est conscient qu’Il a créé des parasites.

Corollaire 2: Dieu apprécie bien Bruce Willis.

* À la suite d'une plainte reçue par ici, l’ombudsman groenlandais convient de noter qu’il s’agit ici d’un anachronisme biblique arrangé avec le gars des vues, en l’occurrence l’auteur de ce blogue. En effet, l’auteur ne voulait pas changer sa conclusion. Il l’assume et compte sur la mansuétude du plaignant pour éviter la pendaison. En effet, la pendaison, ce n'est pas trop dans ses cordes...

22 octobre 2007

4 – Honore ton père et ta mère

Tu n’es pas un garçon ingrat. Tu sais te conduire en société. Tu essuies tes pieds et enlèves tes souliers en entrant chez les gens. Tu dis s’il vous plaît lorsque tu demandes qu’on te passe le pain. Tu dis merci lorsqu’on te le passe. Tu ne dis pas de gros mots indécents ou vulgaires (tu n’invoques pas Dieu en vain non plus) si on ne te le passe pas. Tu sors la récupération le mardi et les poubelles le mercredi. Tu n’oublies pas d’appeler ta mère à sa fête. Tu t’es même acheté des nouveaux souliers propres. Bref, bibliquement parlant, tu honores ton père et ta mère. Un peu comme Rodrigue qui a bien du cœur (mais on est rendus à trèfle atout, dommage).

(20.12) Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne.

L’Éternel, ton Dieu, donne ici un indice particulièrement éclairant sur ce qui se passe après la mort. Une étrange légende urbaine prétend qu’à la mort d’un homme ou d’une femme de bonne volonté, après avoir monté le grand escalier céleste (mais ils ont aussi un ascenseur, juste à droite, la Régie du logement a un peu insisté), l’homme ou la femme décédé ou décédée arrive d’une façon qu’on jugera épicène devant saint Pierre. Ce dernier est alors habillé en tunique blanche avec une grande barbe blanche, et on constate tout de suite que c’est une légende urbaine, car saint Pierre a un peu plus de décorum que ça et porte sûrement un complet-cravate, sauf peut-être le samedi matin. Mais bon, calembredaines que tout cela, car c’est écrit entre les lignes, juste pour toi qui veux que tes jours se prolongent dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne: c’est probablement ton père et ta mère qui sont en haut de l’escalier. Ils vont probablement t’attendre, ta mère va dire à ton père qu’il aurait pu mettre autre chose que ce t-shirt-là, elle va peut-être même avoir apporté du sucre à la crème. Ce sera donc eux qui auront rédigé ou rapatrié sans toi la Constitution du dominion qui t’attend là-haut ou plus bas à gauche, bref, où que soit le pays qu’on te donnera. Mais il ne faudra pas rechigner, car à pays divin donné on ne regarde pas la stratigraphie. C’est vrai enfin, dans une autre religion, pour une question de karma ou pour un autre truc récupéré en ésotérisme spririto-hystérique, tu aurais pu te réincarner en brin d’herbe et finir dans un estomac de vache, dans une sauce bolognaise ou brûler vif avec ou sans papier filtre.

Bref, honorer ton père et ta mère, vraiment, ce n’est pas trop demander. Il existe à coup sûr des moyens plus difficiles d’obtenir un pays.

16 octobre 2007

3 – Tu te souviendras de sanctifier les jours festifs

S’il est évident que les bonnes gens se reposent généralement bien le dimanche (certains vont même jusqu’à écouter la Semaine verte), il y a quand même un petit bout de temps déjà que tu n’as pas organisé un grand événement rassembleur pour célébrer la Fête-Dieu. Et quand as-tu entendu le Kyrie eleison à la radio pour la dernière fois? Non, tu n’as pas dit Kelly Clarkson.

Ainsi, la version incluant les scènes coupées au montage final va comme suit (en tapant dans les mains, sur l’air d’Une colombe):

(20.8) Souviens-toi du jour du repos, pour le sanctifier. (Bon, on peut arrêter de taper dans les mains quelques secondes ici, il faut clarifier une chose. Plusieurs ont probablement froncé les sourcils en voyant «Souviens-toi» (Zakhor). Bien sûr, ce sont ceux qui préfèrent le Deutéronome à l’Exode, et qui s’attendaient à lire «Observe» ou «Garde» (Chamor). On prétend traditionnellement que les deux mots auraient été prononcés simultanément. Tu prétends plutôt que Moïse avait des problèmes d’audition ou que Dieu avait un rhume ce jour-là.)
(20.9) Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage.
(20.10) Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu: tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes.
(20.11) Car en six jours l’Éternel a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour; C’est pourquoi l’Éternel a béni le jour du repos et l’a sanctifié.


Enfin, tu trouves surtout dommage de ce point de vue-là que l’Éternel n’ait pas fait les cieux, la terre et la mer, et tous les accessoires et produits dérivés, en quatre jours pour se reposer pendant trois jours. Mais bon, à chacun son rythme.

Par contre, tu te méfies un peu de l’article 20.10, non pas que tu aies à te reprocher d’avoir fait travailler dernièrement ton bétail, un étranger qui est dans tes portes ou tes serviteurs un dimanche, mais tu n’es pas certain que de fermer les urgences le dimanche soit la meilleure des décisions à prendre. Et empêcher une vache de donner du lait un dimanche semble, mais tu es un profane, une tâche sensiblement ardue surtout si tu ne peux pas non plus faire l’ouvrage qui consiste à l’en empêcher.

La solution est pourtant simple, et la Commission Bouchard-Taylor arrivera vraisemblablement à la même conclusion: il suffit de demander à l’étranger de ne pas rester dans les portes, mais d’avancer de deux pas. «Ah! ben Survenant, c’est-y pas une bonne idée, ça? – Neveurmagne.»

Pendant ce temps, ce sera un moment génial pour appeler tes amis et sanctifier la Fête-Dieu ou quelque autre Épiphanie.

09 octobre 2007

2 – Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain

Avec un Dieu qui s’appelle YHWH, te dis-tu, c’est sûr que c’est un peu en vain que tu tenterais de prononcer Son nom. Mais enfin, comme tu aimes bien citer exactement, voici le deuxième commandement biblique dans toute sa splendeur, arborant un point-virgule des plus élégants:

(20.7) Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain; car l'Éternel ne laissera point impuni celui qui prendra son nom en vain.

Cet ordre qui semble avoir été rédigé dans un certain état de courroux est malheureusement un peu vague. L’explication qui te semble la plus logique, tu l’avoues, est parfaitement compréhensible: Dieu, à l’instar de bien des gens créés à Son image, est un type occupé. Et comme Il a créé une confrérie et une sainte Trinité, ça fait beaucoup de gens pouvant être interpellés pendant les réunions de coordination de projets. Ainsi, Il S’est dit que ça serait franchement embêtant si tous commençaient à L'apostropher tout le temps pour n’importe quoi, pas grand-chose et ah! finalement j’ai oublié, je rappellerai. Il fallait donc instaurer un système avec une bonne force coercitive, pas qu’un simple ONU avec recommandations suggestives à suivre pour ceux à qui ça tente, si ça leur adonne. Ce fut donc écrit: l’Éternel ne laissera point impuni celui qui prendra son nom en vain.

En fait, tu médites parfois sur un tel commandement onusien: Tu n’auras pas d’armes nucléaires; car l’ONU ne laissera point impuni celui qui en aura.

Mais bon, de cette façon, Dieu est peut-être à l’abri de ceux qui L’invoque pour lui parler de la pluie et du beau temps: «Christ qu’il fait beau» et autres «Ostie, il pleut». Punition divine: paf! une tache de jus de raisin sur la chemise blanche, une maille dans le bas résille, un gouvernement conservateur. Toutefois, sa manière de déléguer est parfois un peu injuste. Tu considèreras ici l’exemple éloquent de saint Antoine de Padoue, qui se tape seul toutes les demandes relatives aux objets perdus. En fait, puisque c’est toujours intéressant de le souligner dans un souper, tu rappelleras que saint Antoine est invoqué pour retrouver les objets perdus à cause de l’anecdote classique concernant les commentaires qu’il avait écrits à propos des Psaumes. Un voleur les lui déroba un jour, mais se sentit par la suite divinement obligé de les lui rendre. Tous peuvent maintenant le dire à leur beau-frère, c’est vrai. Du moins, c’est la version officielle. Il y a aussi l’hypothèse farfelue selon laquelle ses commentaires étaient très ennuyeux et n’intéressaient pas du tout le voleur, qui préférait des choses insignifiantes comme des bijoux, de l’argent, du sucre à la crème ou même des cartes de hockey de Wayne Gretsky, bien qu’il conçût dans ce dernier cas que c’était temporellement impossible. Mais bon, toujours est-il que saint Antoine passe ses journées à entendre des «Saint Antoine, où sont mes clés? Où sont mes lunettes? Où est passé mon boa constrictor? Mais où est donc Carnior?» Et lui de son côté doit faire un suivi de dossiers, rappeler: «À côté de tes lunettes. T’as jamais eu de lunettes; de mémoire non plus d’ailleurs, je vais finir par bloquer ton numéro. Ce n’est pas ma spécialité, mais regarde dans la cage du canari, mais ne cherche plus le canari. Sûrement avec Carmen Sandiego, mais ne t’y arrête pas trop, ce n’est qu’un truc mnémotechnique.»

Il apparaît donc clairement que Dieu se moque un peu de saint Antoine de Padoue et que ce dernier n’est pas le genre de type qui lit bien ses contrats.

«Ah, au fait saint Antoine, où sont passés mes commentaires des Psaumes

30 septembre 2007

1 – Je suis le Seigneur ton Dieu

Ce point était particulièrement cher à Dieu et ça Le rendait particulièrement loquace. Tiens, tu vas reprendre les versets ici bien que ce soit accessible dans n’importe quel Exode ou même Deutéronome quand tu as une bible sous la main, sauf que, te voilà désolé, tu n’as pas eu le temps de terminer les enluminures dorées et les latrines (bon, on siffle comme si on n’avait rien vu) lettrines surdimensionnées. Mais enfin, tu ne fais pas trop dans le scrapbooking… Par ailleurs, ô joie, c’est spécifié à l’article 20.4: Dieu aussi est contre le scrapbooking.

(20.2) Je suis l'Éternel (YHWH), ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude.
(20.3) Tu n'auras pas d'autres dieux devant ma face.
(20.4) Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre.
(20.5) Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point; car moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me haïssent.
(20.6) et qui fais miséricorde jusqu'en mille générations à ceux qui m'aiment et qui gardent mes commandements.


Bon, alors sans vouloir être mécréant, juste par souci de rigueur mathématique, tu aimerais démontrer un petit accroc dans la logique divine. Supposons que ton arrière-multiple-bisaïeul ait été un gentil bon gars: il avait un emploi stable, pas d’alcool, pas de tabac, s’occupait des enfants, écoutait peut-être chanter l’arrière-multiple-bisaïeul de Michel Rivard, faisait rôtir le mammouth (juste rosé à point avec du romarin, c’était délicieux), allait au besoin chercher des tampons dans la forêt pour sa concubine, discutait aimablement avec ses voisins de hutte, et il aimait Dieu et gardait ses commandements. Donc, pour ses enfants, c’est la joie pendant 897 générations tranquilles. Et là, paf! un petit coquin survient dans la lignée. Et le coquin est méchant avec Dieu, ou inique comme Dieu le dit. Bon, alors en théorie, ça se calcule bien, la descendance avait encore droit à 103 générations de miséricorde en souvenir du bon gars. Mais là, que se passe-t-il? Ton Dieu, l’Éternel, Lui, est jaloux et punira l’iniquité des pères sur les enfants, et Il ne sait même pas si ce sera pour trois ou quatre générations, ce qui est quand même un peu dommage. Enfin, tu auras au moins souligné clairement la contradiction.

D’ailleurs, avant qu’on te frappe avec un objet contondant, tu peux bien dire que tu es un peu de Son côté parfois. Un veau d’or, ce n’est clairement pas très joli, légèrement ringard et ça jure particulièrement avec la décoration du salon en plus d’accumuler la poussière. Et ne va pas l’épousseter, ça pourrait être pris pour de l’adulation. Oui, Il a raison d’interdire ça.

Mais quand même: Dieu est parfois un peu diva.

24 septembre 2007

Les dix commandements

L’agente de voyage fut d’abord un peu interloquée quand tu lui demandas ce qu’elle avait comme forfaits pour le Mont Sinaï. Elle tenta d’abord férocement de te convaincre qu’à Cuba, avec un forfait tout compris, tu serais beaucoup mieux, et oh! tiens, on offre présentement de gros rabais pour Cayo Largo. Puis, avant qu’elle ne se mette à ronger ses ongles opalins, tu t’éclipsas en douce et pesas le pour et le contre, qui étaient plutôt légers ce jour-là. Peut-être qu’au lieu d’aller faire ouvrir la mer Rouge avec un bâton, tu serais mieux de considérer la possibilité de substituer Rigaud à Sinaï; ça rappellerait même de bons souvenirs à Dieu, avec son fameux coup du champ de patates transformées en roches, car enfin, saint Pierre se tape encore sur les cuisses à chaque fois que c’est évoqué au party de bureau du Club social en haut.

Puis soudain tu t’inquiètas. Et si en rencontrant Dieu comme ça, Il en profitait pour t’en ajouter une dizaine, subrepticement? Il faut dire que dans le judaïsme, les 10 commandements font partie de 613 commandements (mitzvot, si on te le demande dans un quiz) prescrits aux Juifs, et que bon, si entre autres choses tu n’es pas chaud à l’idée de porter le même couvre-chef en tout temps, tu tiens surtout à préserver le couvre-chef naturel de chacun de tes organes. Et puis, d’un autre côté, tu aurais peur aussi d’avoir à vivre avec une sorte de code de vie hérouxvillois mal rédigé et particulièrement difficile à défendre. Dans ces circonstances, aussi bien garder l’ancien décalogue. Surtout que Dieu l’a fait écrire deux fois dans le Pentateuque, Il devait y tenir un peu; tu sais bien qu’on n’écrit pas un Pentateuque pour le simple plaisir de la chose. Qui a déjà écrit un Pentateuque juste pour le plaisir? Qui?

Donc, sur les tablettes granitaires (ou marmoréennes, au diable les dépenses divines), le doigt de Dieu inscrivit les règles du jeu. Puis, comme Il utilisait parfois des hébraïsmes sémantiques et une rhétorique alambiquée, saint Augustin d’Hippone ramena le tout à ceci:

1 – Je suis le Seigneur ton Dieu;
2 – Tu ne prononceras pas le nom de Dieu en vain;
3 – Tu te souviendras de sanctifier les jours festifs;
4 – Honore ton père et ta mère;
5 – Tu ne commettras pas d’assassinat;
6 – Tu ne commettras pas d’adultère;
7 – Tu ne voleras pas;
8 – Tu ne feras pas de faux témoignages;
9 – Tu ne désireras pas la femme de ton prochain;
10 – Tu ne convoiteras pas le bien de ton prochain.

Dieu tenait particulièrement au ton paternaliste, à ses «Fais pas ci! Fais pas ça!», ce qui démontre évidemment un blocage freudien à la phase du non, un attachement aux théories cognitivistes rétrogrades, une soif irascible d’autorité, mais une bonne maîtrise de la négation dans les phrases de base en utilisant un langage soutenu, ce qui en fait un Dieu transversalement compétent.

Par ailleurs, tu considères probable que Moïse a contribué à ramener les paroles à une dizaine bien nette sur deux tablettes par endossement hâtif du système international. Mais bon, peut-être aussi est-ce parce que Dieu avait créé des hommes à deux bras et que 613 commandements gravés, ça aurait fait lourd à transporter (et les sandales de Moïse étaient usées, c’eût été dommage qu’il se fracture le tibia). Mais surtout, avec 613 commandement, les médias en bas de la colline auraient seulement sauté sur les trois commandements un peu plus baroques pour tout décrier et occulter le débat.

Tu t’en doutais, en fait: Dieu écoutait parfois TVA.

Enfin, tu as entendu dire que c’est toujours comme ça aux Saisons de Clodine.

19 septembre 2007

Quatre-vingt-dix-neuf ans de solitude (Les Grands Dossiers historiques)

Il faut le dire tout de suite: la Citadelle de Kowloon est une saga. En fait, Kowloon est clairement le Macondo de Márquez. Mais par considération pour les normes établies, tu résumeras quand même en moins de 437 pages.

Bien avant le début d’American Idol, pendant la dynastie Song, fut fondée une bourgade sympathiquement appelée Kowloon (Brossard, en mandarin) où il faisait bon surveiller les pirates. Mais entre deux abordages, il faisait bon également gérer la production de sel; ce que tout observateur de pirates aime bien faire dans ses temps libres. Et entre deux salaisons, ils en profitaient pour fortifier la place.

Malgré ton intérêt vorace et inassouvi pour la gestion du sel en territoire chinois, il est temps de passer aux choses sérieuses. Passons donc à ce jour ensoleillé avec passages nuageux de 1842 où fut brandi le Traité de Nankin, qui avait peut-être principalement pour but de légiférer sur la composition de la sauce soya, mais qui entre autres détails cédait l’île de Hong Kong à la Grande-Bretagne. Cela n’est évidemment pas un cadeau à dédaigner pour qui aime bien les îles, et la Grande-Bretagne se sentait un peu comme Sancho qui aurait finalement reçu l’archipel promis par Don Quichotte. Les autorités chinoises se dirent alors que la Citadelle de Kowloon serait une bonne place pour caser un poste militaire et administratif et contrebalancer l’influence des Britanniques dans la région. Tu le comprends, la principale crainte floue des Chinois, c’était effectivement les Spice Girls.

Après un plaisant souper, en 1898, la Convention pour l’extension du territoire de Hong Kong est signée: Hong Kong est donc remis avec tout le flafla, pour un bail de 99 ans, à la Grande-Bretagne, toujours à l’exception de la cité enclavée de Kowloon. Tout le monde était heureux, tellement que quelqu’un finit par dire: «Ah! et puis c’est juste officieux, mais vous pouvez même garder des troupes à l’intérieur de la citadelle, tant qu’il n’y a pas d’interférence.»

Mais comme ce flegmatique et au demeurant charmant Britannique avait beaucoup trop bu, il oublia et la Citadelle de Kowloon fut attaquée en 1899. Ce fut alors une bonne blague parce que la citadelle avait pratiquement été abandonnée, alors les Britanniques purent se remettre à jouer au polo sans soucis et la petite enclave se développa tranquillement.

Les Britanniques jouèrent longtemps au polo, puis un jour de Seconde Guerre mondiale, l’armée japonaise attaqua Kowloon Harbor, chassa les résidents et démolit les forteresses pour construire un aéroport à proximité.

En épilogue, après que le Japon eut capitulé, Kowloon devint une sorte de ghetto labyrinthique monolithe où les masses humaines et pierreuses s’accumulaient les unes sur les autres dans une décadence toute babylonienne. Mais à la fin, au lieu de la colère linguistique de Dieu en bonne et due forme, le gouvernement en place transforma plutôt la cité en parc. Autres temps, autres moeurs.

C’était évidemment une bonne chose pour le polo, mais les Britanniques arrivaient à la fin de leur bail et devaient quand même se trouver un autre quatre et demi.

Le lecteur incrédule peut maintenant se diriger vers Wikipédia, mais il n’y a pas de garantie sur le plaisir qu’il pourra en tirer.

04 septembre 2007

Persona dans le trafic* (Les Grands Dossiers historiques)

1967. La grande épluchette universelle de blé d’Inde aligne ses derniers mois en douce sur la néo-créée île Sainte-Hélène. Montréal vit alors un somptueux rêve orange, jaune, brun et turquoise. Un rêve qui aura passé comme une minijupe; c’est-à-dire parfois avec émoi, parfois avec un petit haut-le-cœur. Quelques-unes de celles qui seront plus tard tes vieilles tantes (pas nécessairement haïssables, mais ça arrive parfois) décident alors de décorer leur maison. Elles achètent rideaux et sofas assortis (selon le principe de la parité du laid), et bien que le mariage soit douloureux, aucun divorce ne sera accordé; quelques adultères décoratifs qui ne lénifieront rien seront tolérés dans les années 1980.

Mais bon, restons en 1967, car en ce suédois début de septembre, le peuple du meuble à assembler soi-même ne cherche pas ses vis manquantes, mais s’apprête à vivre son dagen H (et non pas son Häagen-Dazs, car si ici on vit parfois sa vinaigrette, les Scandinaves eux ne vivent pas leur crème glacée). Donc, en ce jour H (traduction pour éviter le déboussolant suédoisisme), au lieu de changer les rideaux, les Suédois changent le sens de la circulation routière. Rien de moins. Car à une question du type «Hé, bon peuple, désires-tu que nous roulions à droite au lieu d’à gauche?», le bon peuple répond à 85%: «Euh! non, pas question… Ça fait près de quarante ans qu’on refuse, vous êtes pas bien?». Un peu après, le parlement suédois décide donc que oui, ça va se faire, et que tiens, le 3 septembre 1967, à 5 heures du matin, on change le sens des voies. À 4h50, on roule à gauche puis on se gare. À 5h, on roule à droite.

Un plan est ainsi mis en branle. Il faut préparer les gens, et les intersections un peu aussi. Des psychologues sont lâchés dans la foule et dans le trafic. «Parlez-moi de votre enfance dans les voies de gauche... – Dans mon jeune temps, Peupa nous emmenait souvent à la campagne et snif! je m’en rappelle encore, après la courbe chez ma tante Olga, snif! on devait tourner à droite, et il y avait souvent une moissonneuse-batteuse, et peupa avait écrasé un écureuil**…»

Tiens, tu fournis même un épilogue: c’est une histoire qui finit bien. Le nombre d’accidents mortel décroît presque instantanément. Conclusion ouverte et étonnante corrélation à approfondir: nombre de personnes âgées, déroutées (ah!), délaissent la conduite automobile pour s’épargner la nouvelle logistique routière. Plusieurs, on s’en doute bien que cela reste tabou à l’époque, trouvent un salut dans le bingo et le jus de cassis.

* Désolé pour le jeu de mots, mais tu avais quand même trouvé pire encore: Suède(s)-tu conduire à droite?
** Ou l’équivalent suédois, tu étais supposé valider avec Bergman, mais il ne répond pas à ses messages, le coquin.

Note au lecteur incrédule: Tu fais bien de l’être un peu. N’empêche, pour le reste, il y a Wikipédia…