29 août 2007

Pourquoi être à ça de quelque chose ne veut-il rien dire

Dans un grand dîner de plénipotentiaires, supposons que tu es assis entre l’ambassadeur russe et sa femme et sa maîtresse (mais la roulette n’est pas venue, elle doit flâner quelque part avec Tchaïkovski sur le bord d’un lac, sûrement avec des cygnes), ce qui est donc à la fois moralement et géographiquement difficile à concevoir. Voilà donc que tout le monde s’amuse en mangeant des petits sushi au beurre d’érable, car c’est un plaisir de dignitaires que de manger des aliments qui ne vont de prime abord pas ensemble. Et là, c’est toujours un bon moment après le deuxième hors-d’œuvre (ou les compliments d’usage sur la trempette à légumes, «Elle est russe, cette trempette? – Non. – Ah! Enfin, je croyais…»), il faut trouver un sujet de conversation de société qui fera le bonheur de tous. Mais diantre, on finit par se lasser d’échanger sur la pérennité des contraintes de tension induites dans le béton précontraint des viaducs et sur les dangers d’accueillir trop d’immigrants qui ont des points de vue divergents, sur le beurre d’érable notamment.

«Alors, Frédéricovitch, tu te rappelles les amours de nos vingt ans. Ou la mer, le long des golfes clairs? – Celle qui a des reflets d’argent? – Oui, celle-là. – Mais j’ai oublié les amours de nos vingt ans par contre. – Je m’en doutais, tout s’en va à vau-l’eau. – Oui, c’est à cause de la Guerre Froide et de la Conquête de l’espace. On était à ça de gagner…»

Heureusement, à ce moment-là, tu penseras peut-être à ce sujet, ce qui sera très bien puisque c’était aussi le titre du billet et que le sujet amené devenait très long: pourquoi être à ça de quelque chose ne veut-il rien dire, sans point d'interrogation, car c'est évidemment une réponse que tu as. La prémisse de ton raisonnement consiste évidemment à imposer l’évidente abstraction du concept et surtout le manque total d’échelle de référence, et ce, de façon très ferme, dès le départ. Entre ça et ça, sans légende, on s’y perd un peu en effet. Qui dirait à un aveugle: «Voilà, c’est là-bas»? Tu notes alors que l’utilisation du ça à des fins exactement représentatives est effectivement en déclin. Le ça mesure donc le plus souvent a posteriori la distance qui sépare l’occasion ratée du bon coup, d’où l’imposture probable et le flou gaussien général. Juste après, comme c’est maintenant la meilleure place pour placer les arguments plus boiteux, il te faut affirmer que c’est le résultat qui compte en bout de ligne. Et prendre un air convaincu, inébranlable, sûr, voire arrogant, on ne t'en voudra plus, rendu là.

Enfin, tiens, tu étais à ça d’écrire un texte qui l’illustrait parfaitement.

«Hé, mais ça finit en queue de poisson. – Oui, j’étais à ça de te le dire. Tout s’en va à vau-l’eau.»

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