10 mai 2011

Neuvième épître – des émissions pour vous mesdames à la maison (mais non, mais non)

Cher récipiendaire de chromosomes XY,

Encore pour couper court, même si on ne me croira plus: l’exercice initial date d’avant la chronique de Stéphane Baillargeon sur la madamisation et tout ce qui s’ensuivit, un très joli dérapage où la mauvaise foi m’a à la foi affligé et amusé. Succinctement, mais en plus de 140 caractères, j’aurais eu tendance à dire que j’adhérais au propos initial, que le choix du mot aurait eu avantage à être mieux explicité, cette madame-là en particulier n’étant assurément pas la femme en général, et que ça n’empêchait effectivement pas le pendant masculin d’exister. En tout cas, c’eût été dans mes suggestions de base dans la catégorie «Comment s’éviter un lynchage public pour misogynie et une contre-offensive biaise de Nathalie Petrowski». Ça a figé mon texte, j’ai résisté, j’ai laissé retomber la poussière.

Ainsi, tu n’as peut-être pas pu te faire une juste idée du sujet, parce que tu étais facilement occupé à te faire ta propre sélection pour jouer à Des chiffres et des lettres en enlevant à l’envi les carrés de mousse de polypropylène (ou autre matériau au nom scientifico-exotique) par terre, avec une prédilection pour le 8 et le B, alors voilà: les émissions télédiffusées le jour, eh bien, je ne suis pas du tout dans leur public cible.

Étude sociologique maison de la télévision de jour, de basse définition avec câble analogique de base: des hommes et des kiwis qui végètent en humant des courges, des lionnes qui rugissent mollement, beaucoup de filles le matin qui parlent à d’autres filles le matin, de la cuisine engluée de trop d’onomatopées et d’autosatisfaction quand on sort le spécimen précuit du four, des émissions qui vasouillent sur le sujet épineux du midi, d’autres qui dissertent rhumatisme et ostéoporose, pendant qu’ailleurs on reconstitue des attaques d’animaux dangereux avec voix en français décalée sur l’originale et qu’on filme des gens qui font des gâteaux ou qui se pâment en disant yes to the dress. Et à travers tout ça, vraiment, qui sélectionne les films qui passent en journée?

Ces émissions, je les ai rapidement escamotées, puis j’ai trié sur le volet, repéré quelques émissions que j’aimais bien parce qu’elles s’écoutaient comme des émissions de radio (être devant la télé était un luxe), mais sans la paris-matchisation matinale ou les conseils qu’apporte supposément l’après-midi dans le choix d’un bon presse-ail ou de la meilleure paire de mitaines pour le four (sujets fictifs?).

En fait, j’avais découvert qu’écouter Visite libre se conjuguait mal à la préparation de purées. Lorsque l’animateur précisait qu’on voyait ici la magnifique porte cochère d’origine, splendidement mise en valeur par… j’étais piqué au jeu, je lâchais la cuillère de bois dans les pommes, il fallait que je la voie cette porte cochère, vite, je n’avais jamais eu autant le goût de voir une porte cochère, et j’accourais devant la télé, souvent pour découvrir qu’on était maintenant passé dans une nouvelle pièce de gypse blanc avec une grande fenêtre et vue sur le lac, alors qu’on m’invitait à m’extasier sur la luminosité et la sérénité de la pièce. Non, désolé, moi c’est la porte cochère que je voulais voir.

De la même façon, j’ai écouté des films (enregistrés)( j’ai découvert que Radio-Canada programme souvent des films que je veux voir durant la nuit, le samedi et le dimanche; je présume donc que nous sommes seulement 32 à vouloir les voir)(et que Marc Cassivi les a déjà vus, donc 31) que j’ai à peine regardés, ce qui ne rend certainement pas hommage aux cinéastes, mais qui permet à tout coup de découvrir la pauvreté d’un dialogue ou l’utilisation surabondante de scènes muettes enveloppées de musique générique. Ça souligne aussi quelques codes du cinéma, jeu qui se fait pareillement sans bébé et que je recommande concomitamment à la peinture d’une salle de bains. Tant que l’holographie cinématographique n’aura pas été perfectionnée, du moins.

Sur le tard, j’ai même découvert qu’en se rendant au poste 47 (alors même que c’est un accident de télécommande qui m’avait fait découvrir que ça montait jusqu’au 39 il y a quelques mois, même s’il n’y a rien entre 20 et 39), le Canal Savoir présentait des reprises d’Apostrophes et de Contact le jeudi matin. C’est un concept très étonnant qui disparaîtra probablement bientôt: deux personnes qui se parlent, longtemps. C’est comme ça, je trouve amusant d’écouter Stéphan Bureau prendre son ton emphatique: «En utilisant des mots que je souhaite très précis et évocateurs à la fois, je vais m’appliquer à formuler une phrase interrogative grammaticalement parfaite en y glissant quelques inflexions un peu compassées, et tout cela donnera lieu à des moments d’échanges célestes dont nous nous sustenterons intellectuellement.» C’est un style.

Apostrophes, c’est encore plus particulier, puisque Marguerite Yourcenar, par exemple, se fait autrement plutôt rare à la télé dernièrement (et pas seulement parce qu’elle est décédée). Ayant lu L’Œuvre au noir cet automne après qu’on me l’eut recommandé, preuve que je ne suis pas craintif et que j’ai une endurance certaine pour le style empesé (j’imagine que Yourcenar considère que Grevisse fait parfois preuve d’un laxisme grammatical déplorable)(elle détesterait assurément ces parenthèses impromptues)(tant pis, je suis un fildefériste de la grammaire, j’assume, oh, je sens que je perds pied, mais non), j’avais remarqué un passage qui me semblait un peu plaqué, où elle expliquait avec des incises bien virgulées que Zénon respectait les animaux et mangeait des plantes. Zénon, si je peux te résumer le livre rapidement, c’est une sorte de Joël Legendre avec une surdose de libre-arbitre au Moyen-Âge, qui ferait de l’alchimie plutôt que d’animer un jeu-questionnaire tiédasse, puis qui ne ferait pas de claquettes et qui n’imiterait jamais Céline Dion. Donc, Bernard Pivot, l’homme des dictées, lui lit exactement le passage que j’avais remarqué (j’imagine que Marguerite l’écrit alors sans fautes) et il lui dit qu’il a bien l’impression que ce mode de vie de Zénon, ce pourrait être celui de Marguerite Yourcenar. Elle fait un petit sourire malicieux avec les yeux qui brillent, puis elle acquiesce; mais oui, mais oui, cela est bien vrai. Et Bernard de sourire, de faire ha! ha! vous voyez, je m’en doutais! J’étais content, moi aussi monsieur Pivot, moi aussi je m’en doutais, on l’a bien débusquée, hein! Puis Marguerite Yourcenar lui confie qu’elle aime bien, de temps en temps, un bon sandwich au jambon, si je me rappelle bien. Mais ça va, je ne suis pas Christiane Charette, ça n’aurait pas été mon point de départ si je m’étais entretenu avec Yourcenar. «Alors, Marguerite Yourcenar, célèbre écrivain-pas-de-e, première femme à l’Académie française, oh, j’ai appris ici que vous aimez les sandwichs au jambon, pouvez-vous nous en parler?»

Puis dernièrement, si on veut bien revenir à la substantifique mélasse de la madamisation, il y avait une citation accablante dans une chronique d’Hugo Dumas, qui annonçait l’arrivée de la chaîne Mademoiselle: «Mademoiselle aime la vie. C'est une chaîne positive, une chaîne un peu bubbly qui célèbre la femme contemporaine d'ici», précise Denis Dubois.

Misère, et on la célèbrera avec des émissions bubbly sur le gloss en vogue? Gloss qu’il faudra probablement assortir, pour le meilleur effet, à la beauté intérieure de la madame (qui rayonne madame, qui rayonne).

23 mars 2011

Huitième épître – un haïku sur l’épicerie n’est pas coutume

Cher non-Japonais-jusqu’à-preuve-du-contraire (par preuve du contraire, tu vois, j'entends qu'au début je ne considérais pas Dany Laferrière comme un Japonais),

De but en blanc, s’il te prend des envies d’archivistique et de recherches pour trouver des recoupements, je coupe court: il n’y a pas de lien avec le séisme qui s’est produit récemment au Japon (et encore moins avec la chiquenaude sur bouclier canadien de la semaine dernière). C’est un exercice d’heure de dîner antérieur aux secousses et où la prescience avait bien peu à voir. Puis ça ne parle pas de tremblement de terre du tout, en fait. Et avec tout ce prologue qui ne devait pas être là, comme une pédale de frein pour pas grand-chose, tous les risques sont là pour que tout ça tombe maintenant simplement à plat. Quoique ce soit un peu le risque avec les tremblements de terre, pourrait-on argumenter.

Donc, j’introduis un retour en arrière avec fondu au blanc: ça remonte à l’époque où nous allions faire l’épicerie pendant la semaine, le jour. Faire des courses était littéralement l’expression qui convenait. Alors, peut-être que c’est juste une impression qui s’explique par le fait qu’il y a moins de monde, donc moins de bruit ambiant, et que ceci explique cela parce que tout est dans tout, mais permets-moi de partager à l’aide d’un haïku interro-évanescent cette impression fugace et un brin étonnante qui m’enveloppa tendrement dans l’allée des conserves ou des pâtes alimentaires.
Jour, épicerie
Plus de vieux et c’est moi ou…
Musique plus forte?
Note au passage que j’ai utilisé le jour comme kigo étant donné que pleine lune fait parfois l’affaire, mais si tu veux contester, ça ne me dérange pas particulièrement que tu considères plutôt cela comme un muki-haïku. Qui plus est, ne te scandalise pas pour vieux, c’est tout gentil, et je n’aurais pas réussi à respecter le nombre de syllabes requises avec dignes représentants du bel âge. De toute façon, les haïkus en français font rarement l’unanimité; on n’en tirera pas ici une grande japonaiserie.

Et plus prosaïquement, j’ai dit plus forte, pas meilleure.

09 mars 2011

Septième épître – le retour au travail

Cher sauf-conduit pour le congé parental,

Voilà, j’ai sauté un bon chapitre, mais toute bonne chose a une fin, comme le dit le philosophe anonyme souvent cité. C’est ce qui explique que c’est à notre tour de te réveiller tôt et que le matin prend désormais des allures de sprint, d’où la raison de ces céréales que tu ingurgites avant même d’avoir les yeux complètement ouverts. Quoi, c’est ça la vie normale, ce rythme-là? Mais avant, tout ce beau leurre, les trois mois de matinées au tempo adagio, à mâcher le toutou bleu laid dans le salon en essayant de résoudre le problème des tours de Hanoï, autant que possible en xN–1 coups (où N est le nombre de disques)? Hé oui, c’est ça qui est ça, et pendant qu’on y est le père Noël n’existe pas non plus, faudra t’y faire.

Fini donc, notre quasi-solipsisme maison; il faut maintenant sortir de la tanière (ni sombre ni misérable, ne t’inquiète pas) pour autre chose que les promenades en traîneau et le ravitaillement, voir si mes dossiers se sont fossilisés au travail, effacer 200 messages électroniques accumulés, et replonger dans les froides eaux torrentielles.

Alors, laisser choir une bordée de neige par-dessus tout ça le matin même où il fallait s’y lancer, disons que les météorologues auraient pu y renoncer. Ce n’est pas très coopératif.

24 novembre 2010

Appartement 6

Au-dessus de nous, il y avait beaucoup de va-et-vient, une jeune femme blanche, une dizaine d’individus que Claude Poirier n’hésiterait pas à qualifier de louches et de race noire, de la musique forte qui ne passerait jamais à Cité Rock-Détente… et notre plafond qui vibrait régulièrement sous des impulsions rythmiques qui lui faisaient frôler la résonance, lui donnant des airs du Tacoma Narrow Bridge juste avant qu’il s’écroule. On aurait pu croire à du basket-ball, n’eussent été les cris et gémissements qu’on réserve habituellement à une autre sorte d’activité (non, pas le bowling, vous avez une deuxième chance).

La fille aux yeux pochés (sûrement à cause des heures supplémentaires) s’astreignait à une mode très minimaliste qui exigeait en tout temps que le moins de peau possible soit couverte. Ses tenues de prédilection se résumaient à deux bandeaux de tissus portés aux endroits qu’on pourrait qualifier de stratégiques.

Mme Robitaille, qui heureusement n’était pas une adepte de cette mode, avait peur que la fille attrape un rhume (personnellement, j’aurais plutôt misé sur une gonorrhée ou un fœtus alcoolisé). Elle a attendu de la croiser dans l’escalier et lui a offert ses vieux t-shirts, pour ne pas prendre froid. La fille, étonnamment, a refusé.

Un jour, un fourgon cellulaire s’est garé devant le bloc, puis les policiers ont entrepris de le remplir vite fait. Deux, quatre, sept, neuf… Il devait y avoir du monde dans le moindre recoin. Tout le monde les mains dans le dos, et hop! dans le panier à salade.

Un peu après, le vieux monsieur engagé pour nettoyer l’appartement 6 pestait, racontait à qui voulait l’entendre, et inutile de mentionner que Mme Robitaille voulait l’entendre, qu’il avait déjà vu des fosses septiques plus propres. Je ne sais plus trop comment il est venu à bout de la tâche, il a peut-être fait bouillir l’appartement dans le Purell pendant dix minutes.

10-4.

02 novembre 2010

Appartement 5

On a peu connu les voisins de l’appartement 5. Toutefois, on les a beaucoup sentis.

Et ils sentaient souvent et fort. La même odeur que la marijuana, curieusement.

Un jour qu’on passait à côté de la petite fille qui jouait dehors, elle nous dit: «Regarde, elle est belle ma belle robe que papa m’a acheté avec l’argent qu’il a reçu hier, hein?». Oui, oui, très belle, bon, on doit y aller nous autres je crois. Esquiver est un art: on savait grâce à Mme Robitaille que le père était revenu de prison la veille ou l’avant-veille.

Mme Robitaille nous a aussi confié un jour sur le palier qu’elle trouvait que les voisins d’en haut utilisait des drôles d’épices dans leur cuisine, puis que parfois ça sentait drôle. On ne trouvait pas? Une fois, ajouta-t-elle, elle est allée leur porter de l’encens, mais ils n’en avaient pas voulu.

Par la suite, c’est ce qu’on se disait aussi. Bon, les voisins qui font encore de la sauce à spaghetti. Quels cuisiniers zélés, ça sent déjà depuis deux jours.

26 octobre 2010

Appartement 4

Notre appartement était comme les autres. Même tapis gris sale, mêmes murs blanchâtres. En prime, nous avions eu droit à un mur avec petits amas de stuc baveux et fausses demi-briques blanches dans le salon et à un peu de moisissures dans la salle de bains. Quand nous parlions de la moisissure au propriétaire, il lui arrivait de passer, quelques semaines plus tard, après avoir ronchonné; il donnait alors une petite couche de peinture blanche par-dessus.

Puis il y eut la fois où j’ai senti la céramique du mur céder derrière moi dans le bain-douche. Mon poids n’a certainement pas l’habitude d’être une menace pour le carrelage, mais là, après un petit moment de surprise, je sentais bien le petit courant d’air sur ma fesse nue et les quelques morceaux de céramique entre mes orteils.

On a appelé le propriétaire, il a grognonné puis est finalement venu réparer. Réparer signifiait bien sûr réinstaller les carreaux cassés sur le mur. On n’a plus jamais touché aucun mur de l’appartement.

Mais je me dis que ça aurait pu être pire; j’aurais pu traversé une cloison et aboutir dans l’appartement de Mme Robitaille, cheveux épars, chair nue.

En surprime, on a appris qu’il y avait eu un meurtre dans l’appartement. On avait évité le sujet, on s’était dit que c’était peut-être arrivé dans le salon, à cause de la petite tache plus foncée que j’avais remarquée sur le tapis, à l’endroit qu’on évitait de regarder. Mais un jour, Mme Robitaille entreprit de raconter à ma blonde où c’était arrivé, très exactement dans la chambre à coucher, dans le coin, et de dire comment et avec quoi la femme… Ma blonde l’a interrompue. Bon, merci Mme Robitaille, ça va aller comme ça.

Ainsi, on ne sait presque pas que nous avons dormi toutes ces nuits exactement sur les lieux d’un drame conjugal.

19 octobre 2010

Appartement 3

Mme Robitaille était notre voisine de palier. Elle arborait la jaquette fleurie colorée en tout temps, les lunettes épaisses qui lui donnaient un air perpétuellement étonné, les cheveux courts et gris qui subissaient l’abus de bigoudis. Elle gardait le phare, une cigarette jamais loin, l’œil sur le judas de sa porte, avec vue directe sur la porte principale et sur toute activité susceptible de s’y produire, vraiment toute activité, n’importe laquelle: ah, le facteur qui passe, de l’action! Elle nous avait pris en amitié, ce qui avait possiblement fait doubler l’étendue de son réseau social.

Elle avait une vieille voiture dont on pouvait deviner qu’elle avait un jour été bleue. Penser qu’elle avait un jour été récente demandait un trop grand effort d’imagination. Le fait que, régulièrement, cette voiture démarre, que Mme Robitaille puisse aller faire quelques emplettes, et que toutes deux en reviennent ensemble dans leur état initial, usagé mais fonctionnel, toussotant en harmonie, l’une ses caillots dans le carburateur et l’autre la suie qui lui tapissait les poumons, ça forçait à croire aux miracles de la mécanique. Celle de la tôle comme celle de l’humain.

Elle disait toujours le nom de ma blonde en version anglaise, et je devais me retenir pour ne pas sourire. Elle nous avait même préparé de la soupe une fois. Je ne me rappelle plus trop pour quelle raison (un rabais sur les rutabagas, va savoir), mais probablement pour jaser un brin le temps qu’elle nous la donnait. En comptant aussi sur la jasette à venir quand on allait lui redonner son pot.

13 octobre 2010

Appartement 2

Sous notre appartement, les locataires changeaient régulièrement. Deux filles-mères sont restées un certains temps. On craignait souvent pour les enfants; les bruits qui traversaient le plancher n’étaient pas des plus rassurants. Beaucoup trop de claquements et de cris dans toutes les tonalités. On marchait alors en appuyant fort sur les talons: vous entendez, on entend aussi, vous pourriez pas réviser vos méthodes d’éducation?

La journée où on est finalement déménagés de là, une nouvelle tribu s’installait dans l’appartement 2, le sang déjà bien alcoolisé dès le milieu de l’avant-midi. En fin d’après-midi, on entend gueuler quelque part: «Heille tabarnac, quand je tourne le piton du four, ça dimme la lumière du plafond.» Avec un rire appuyé, le gars qui avait le tabarnac joyeux ce jour-là apostrophe ma mère dans la cage d’escalier en tapis vert usé: «Awoueille madame, viens voir ça.» Probablement avec un air de «mais oui, me semble» dans le front et le sentiment qu’il ne faut pas froisser la jovialité du bonhomme, elle zyeute rapidement. Hé bien, c’est vrai. Tu mets le four à bake, tu montes le tout à 450 Fahrenheit, gros éclairage au-dessus de la table; tu baisses le four à 250, tu obtiens un joli effet tamisé.

Comme quoi les fours ont parfois leurs raisons que l’électricité ne connaît point.

12 octobre 2010

Appartement 1



Elle venait d’Afrique du Nord, quelque part dans l’Ouest. Le Maroc, je crois. Peut-être l’Algérie.

Elle avait l’appartement le plus petit, au sous-sol, et vivait seule avec son petit bonhomme. Le père? Il n’a jamais été évoqué.

Je me souviens seulement qu’elle donnait son nom pour faire de la suppléance dans les écoles, mais se frottait à la bureaucratie conjuguée du Québec et du Maroc (bah, peut-être celle de l’Algérie). Elle avait son diplôme de là-bas, mais on lui demandait les relevés de notes, ou je ne sais trop quoi, va savoir, les radiographies dentaires ou la pointure de souliers de son professeur de maths du premier cycle, peut-être avec un petit mot explicatif du roi pour en attester l’authenticité.

Elle appelait, rappelait, rappelait. C’est déjà envoyé, je vous dis. Ah, on n’a plus ça, désolé. Je vous passe mon collègue, il est nouveau, expliquez-lui donc votre cas. Mais madame, avez-vous bien rempli le formulaire A-4 rose?

Bref, débrouillez-vous.

C’est ce qu’elle faisait. Elle passait sa vie à se débrouiller.

Les gens qui passent leur vie à se débrouiller font des voisins très tranquilles.

06 octobre 2010

Le bloc (ou La bohème, ce n’est plus ce que c’était)

J’ai jadis logé à Hull dans un vieux bloc laid, appartement 4 de 6.

Je sais qu’on devrait éviter de dire un bloc à appartements: ce serait un immeuble. Dans ce cas-ci, l’Office de la langue française devra me passer sur le corps, je maintiens que c’était un bloc; une vraie masse lourde et compacte. Même les balcons semblaient tout faire pour se corroder au plus vite, se détacher enfin de la bâtisse et lui laisser son aspect de bloc. D’ailleurs, la mission secondaire des balcons était probablement de transmettre le tétanos à quiconque eût osé s’en approcher.

C’était un vieux bloc laid, harmonisé au quartier, situé à l’endroit exact où l’urbanisme rencontrait le chaos; l’urbanisme finissant grosso modo dans la cour du dépanneur, du McDonald’s et de la station-service, de l’autre côté de la rue, ce qui constituait la vue si l’idée nous prenait de laisser ouverts les stores de la porte patio déglinguée.

À quelques coins de rue, un grand talus fortement pentu avait nécessité un peu de stabilisation: du béton y avait été giclé sans cérémonie sur la base. Ça allait, ça tenait. C’était un quartier noyé dans le vieil asphalte craquelé. Même les fleurs en plastique n’y survivaient pas. Un arbre de temps en temps faisait ce qu’il pouvait, mais ne pouvait pas grand-chose. Surtout l’hiver. Coup de chance, nous en avions pourtant deux sur le terrain; un feuillu en avant du salon, un conifère sur le côté de la cuisine. Hiver, été, toujours, même au plein soleil: il faisait toujours gris.

C’était le royaume du char monté, du néon bleuté sous la jupette de polymère, de l’aileron qui donne l’illusion de soulever le devant de l’auto, du hoquet des basses qui se répandent pour camoufler de temps à autre le bruit de l’autoroute voisine.

Un jour on ouvre la télé. Hé, c’est le bloc voisin, qu’on se dit mutuellement. Le reporter résume: un type a tué sa femme et commençait à la découper à la scie circulaire quand les policiers sont arrivés. En regardant par la fenêtre de la cuisine, on voyait encore le ruban jaune.

C’était un quartier laid où les voisins avaient des passe-temps non recommandables.

Dire que j’aurais pu être le voisin revenu de tout interrogé par le journaliste: «Ah, vous savez monsieur, moi je l’ai toujours trouvé louche, me suis toujours douté de quelque chose; tenez, je parie qu’il ne mangeait pas de légumes verts et qu’en plus c’est un type qui disait toujours si j’aurais…»