15 juin 2010

Quatrième épître – le chant

Cher insomniaque de la chambre d’à côté,

Je ne sais pas si tu t’en es rendu compte, mais on n’avait pas établi de plans précis sur les berceuses qu’on allait te chanter pour t’endormir. Pas qu’on en sous-évaluât le besoin ou qu’on crût que tu t’endormirais toujours tout seul et facilement. Non, on s’en est simplement remis au carpe diem (une carpe par jour).

Je veux dire, placer la voix, chanter juste et harmonieusement, pour tout ça on s’entend, il n’y avait pas grand-chose à faire. Mon aptitude au chant me cantonne dans une position bien trop avant-gardiste pour l’appréciation de mes contemporains. Je fais à peine un peu d’arrangement vocal et tout de suite les reproches fusent: tu fausses, c’est pas ça l’air, t’as encore changé les paroles, tu oublies toujours le même bout, et ça monte, , c’est pas comme ça... Ouais, tous des puristes.

Donc, petit dictateur du sommeil de mes nuits, lors d’une des premières nuits à la maison, tu étais dans mes bras, pas très amène, plutôt grognon même, et certainement pas endormi, puis il fallait réussir à te persuader qu’à 4 heures du matin, dormir pouvait être un projet recevable. J’avais beau tenter de te convaincre, te dire que non, on ne pouvait pas envahir le Koweït impunément comme ça juste parce que tu semblais en avoir envie là, tu n’étais pas très sensible à mon argumentation. On se perdait peut-être dans la traduction, faut dire, les sous-titres ne marchaient pas. Alors, tant pis pour toi, tu l’auras cherché: j’ai chanté.

Illumination au cœur de la nuit: très rares sont les chansons dont on connaît toutes les paroles.

Alors, parce que la chanson passait par là dans ma tête, ce fut Gens du pays. Les fleurs que l’on sème dans le jardin du temps qui court, le ruisseau des jours qui fait des étangs miroirs; ça t’en a bouché un coin. À moi aussi, tout content de la savoir au complet, mais surtout de voir que ça marchait ce vieux truc, faire des sons avec la bouche pour endormir des bébés.

Quand tu as crié pour un rappel, j’ai essayé Quand on n’a que l’amour en sautant quelques lignes et en ne mettant pas forcément tout dans l’ordre. J’ai rectifié depuis, mais j’anticipe quand même le jour où tu me demanderas c’est quoi un malandrin. Ce sont des gens qui portent des manteaux de velours le matin. On rira peut-être moins la journée où tu pointeras les gens: papa, lui, est-ce que c’est un malandrin?

Puis j’aime beaucoup Mommy, Daddy. Je présume que tu saisis bien le deuxième degré de l’anglais. Mais on ne s’entend pas sur la version pour les noms; ta mère dit que je devrais lister Perron plutôt que Fortin.

Je mets parfois À la claire fontaine et Partons la mer est belle dans le tour de chant. Dans la première, j’ai la version avec la maîtresse perdue, il paraît que c’est maintenant juste une amie. La deuxième me paraissait un peu triste avec le père qui fait naufrage, mais quand j’ai entendu ta mère chanter Il était un petit navire avec le plus jeune qui sera mangé parce qu’il perd à la courte paille, mes réticences se sont amoindries. Je me suis donc aussi permis Le déserteur.

Il y a aussi La bohème, apprise par cœur pour un souper meurtre et mystère: Denis Caron, pianiste du bar salon, grand admirateur de Charles Aznavour, peut improviser sur n’importe quoi… toum-toum-toum, accord mineur tenu, pause… y compris le meurtre? Veston blanc, chevelure chatoyante, foulard dans le cou. J’ai cherché les lunettes d’Alain Lefèvre, ne les ai pas trouvées. Pas grave, j’ai copié son accent et j’avais la chevelure chatoyante, c’est ce qui compte. Je te la chante donc avec le trémolo imposé, en me trompant de temps à autre dans les paroles, en chantant que j’avais une muse qui criait famine et que moi je posais nu, ce qui m’étonne à chaque fois, mais qui prouve que je peux faire fi des conventions de Montmartre. Mais forcément je triche: la bohème, dans ma jeunesse, ce fut juste d’avoir eu un coupe-vent fluo. Puis honnêtement, je n’aime même pas les lilas.

Comme parfois tu pleures fort et que le temps de réflexion n’est pas super long, j’ai aussi déjà osé la vieille pub de Marineland. Je n’ai pas récidivé.

Mais ce qui m’inquiète énormément, c’est que tu aimes beaucoup m’entendre chanter. Nécessairement, ça me fait un peu peur pour tes futurs goûts musicaux.

19 mai 2010

3 – Le temple d’Artémis à Éphèse

Artémis, juste pour que tu puisses la replacer, c’est la jolie demoiselle sauvageonne à l’hymen intact, chasseresse à ses heures, qui aimait se promener avec un arc, un carquois et des flèches. Ah, et elle se tenait avec une biche. Tu l’appelles parfois Diane, mais on te prend pour un Romain quand tu le fais. Au fait, pas sûr que tu l’aies déjà rencontrée.

Il y a à peu près toujours eu un sanctuaire pour Artémis à Éphèse. Au début, c’était vraisemblablement plus un abri de fortune qu’autre chose, une sorte de pavillon de chasse pour jeune fille en fleur où elle aimait à aller dépecer du gibier tranquille. Mais à la longue, on peaufina l’architecture, on agrandit la salle d’attente, on hissa un peu le terrain, et ça finit par avoir de la gueule; surtout la fois où, après une inondation, la reconstruction fut financée par Crésus, le roi de Lydie qui était riche comme lui-même à ce qu’on dit.

Ça avait de la gueule, mais il semblerait que ce n’est pas cette version-là qui fut enregistrée au service du patrimoine de l’Unesco de l’époque. Mais bon, si tu as fait l’erreur de confondre cette version avec celle listée, la merveilleuse, reconstruite vers -340 à la suite de l’incendie volontaire orchestré par Érostrate qui voulait ainsi se rendre célèbre sans devoir passer des heures à se pratiquer à la lyre, hé bien, ne te morfonds pas trop. Pline l’Ancien, un gars assez rigoureux habituellement, a fait la même erreur lorsqu’il écrivit son guide touristique sur les merveilles.

Sinon, je ne sais pas trop quand c’est arrivé, mais il semble que cette indomptée d’Artémis a eu le temps d’aller faire un certificat en gestion des affaires, ou d’en commander un diplôme par messagerie, parce que les gens ont pris l’habitude d’aller porter de l’argent au temple, de le laisser là, puis s’ils attendaient assez longtemps, ils pouvaient retourner le chercher et on leur donnait des intérêts. Artémis serait donc devenue la déesse en charge des régimes d’épargne enregistrés.

Beaucoup plus tard, le temple fut pillé encore, puis finalement ravagé en 401 par des chrétiens pas très contents menés par saint Jean Chrysostome, un gars de la banlieue de Québec. Que voilà de belles colonnes, se disaient-ils. Alors pourquoi ne pas les utiliser pour se construire une cathédrale? Oui, ils jugeaient hâtivement qu’il en était venu le temps.

Nonobstant cette fâcheuse tendance du temple à être détruit à tout bout de champ, si tu veux te construire un cabanon et si tu es un peu bricoleur, je t’ai déniché un plan. Tu n’auras qu’à surveiller les rabais surprises sur les colonnes en marbre de 18 mètres chez ton quincaillier.



Note: Le plan provient de Wikipédia, un architecte d’Éphèse de l’époque, qui mettait ses projets sur Internet. L’entrepreneur devra bien sûr valider les dimensions au chantier.

12 mai 2010

Boileau, le juge et moi

Monsieur le Juge,

On s’est vus dernièrement. Avant de prétendre que c’était la première fois que je voyais un juge, je me ravise, un cousin de mon père est juge. Le titre n’énerve d’ailleurs pas une de leur vieille tante, qui frôle la traversée de son siècle personnel, qui lui a demandé dernièrement s’il ne se teignait pas les cheveux par hasard. Moi, je faisais preuve de retenue, je n’ai pas parlé de teinture avec vous, je ne me sentais pas très à l’aise dans votre boudoir municipal. Sans vouloir vous vexer, on vous aurait dit fâché de manquer vos téléromans.

Juridiquement, vous m’avez donné raison. Une histoire d’arrêt qui n’aurait pas été fait sur la ligne. Tout ça à un endroit où il n’y a pas de ligne d’arrêt et où la présence d’un panneau d’arrêt contrevient aux normes. Bref, une victoire dans un sens, une situation néanmoins particulièrement désagréable. Je ne le recommande pas à mes amis.

Le plus dur, à vrai dire, ce fut de gommer toute répartie, de rester toujours calme et courtois, de répondre le plus efficacement et rapidement possible aux questions que vous et votre procureur posiez, comme si toute question obligeait un oui ou un non et que vous seuls étiez maîtres ès nuances.

J’avais écrit un texte et apporté des photos pour illustrer la situation. Lorsque j’ai commencé à lire la description de l’intersection, le nombre de voies, les feux, les voies d’accès protégées par îlot déviateur du côté nord, vous m’avez dit que je n’avais pas droit au texte. Je trouvais ça un peu étonnant, mais j’aurais compris. J’ai moins aimé que vous décidiez alors de citer Boileau. Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement / Et les mots pour le dire arrivent aisément. Cette phrase que vous devez utiliser comme un passe-partout, estampée d’un «J’ai fait le cours classique, moi, jeune homme», elle m’énerve beaucoup. Si l’envie de mettre mes connaissances à l’épreuve vous était venue et que vous m’eussiez demandé qui vous citiez, j’aurais aimé vous répondre que c’était sûrement un de vos vieux profs, mais ça n’a pas eu lieu. J’aurais bien aimé vous demander si vous connaissiez par contre les vers qui suivaient. Si vous saviez qu’ils s’appliquaient aux écrits? Avec un peu d’à-propos, j’aurais aimé vous les balancer par cœur.

Mais surtout, plus tard, alors que le procureur se gonflait de sa propre prose et s’embourbait dans sa syntaxe à la fin, j’ai vraiment travaillé très fort pour réprimer mon sourire railleur: ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement…

Bon, saluez la greffière de ma part, elle semblait gentille.

26 avril 2010

2 – Les jardins suspendus de Babylone

Il y a quelques années, circa sixième siècle avant le voyage de noce de Marie et de Joseph, il y avait pas mal de gens à Babylone. Avec tout ce marbre, ce pavé uni, cette pierre, ce bruit incessant des gens qui marchent dehors en sandales, ces nids de gallinacés que personne jamais ne réparait, cette absence de déneigement l’hiver, ces gens isolés dans leur tour de Babel, ouf, tu n’aurais peut-être pas aimé ça. Il y avait beaucoup de solitude dans la foule, comme le disait Luck Mervil, un aède de l’époque.

Un jour où il y eut un grand épisode de smog, (tous ces gens qui respiraient en même temps dans des langues différentes), un partisan de Greenpeace décida de mettre en œuvre un projet de toit vert et de parc public. Ainsi naquit l’idée d’un grand espace où les gens pourraient fuir un peu toute cette urbanité et venir célébrer ensemble leur amour des géraniums en faisant paître leur brebis non égarée extérieure. Mais là encore, ce n’est pas très clair, il paraît que c’était peut-être un jardin d’agrément pour une princesse, bien qu’il me semble que c’est là mal connaître les princesses. Pur journalisme d’enquête: selon les livres de référence, des sources fiables et leurs fiches sur réseau contact, les princesses préfèrent évidemment les bals dansants, les souliers et les robes, les belles-mères pas trop méchantes, les princes charmants (ou riches et beaux, ça fait aussi) et le plaisir d’échanger des remarques désobligeantes et mesquines dans le dos de leurs rivales. Le jardin d’agrément dans ces sources? Jamais mentionné!

En fait, il y a beaucoup de tergiversations, parce que rien n’est très clair par rapport aux jardins suspendus de Babylone. Il paraît que c’était bien beau, bien impressionnant, et c’est à peu près tout ce qu’on en a gardé comme souvenir, mis à part un bas-relief. Mais qui sait si ce n’était pas simplement la proposition d’avant-projet? Encore aujourd’hui, chaque fois que quelqu’un déterre un bout de colonne, qu’elle soit vertébrale ou dorique, l’interrogation revient: ah, mais seraient-ce les jardins suspendus de Babylone? On déterre un os d’un quelconque poulet jurassique, même si c’est en Alberta: oh, peut-être y avait-il une rôtisserie sur les jardins suspendus de Babylone?

D’ailleurs, comme la réalité historique des jardins suspendus demeure improuvable, je pense qu’il n’est pas exclu qu’ils aient donné lieu à la genèse de la fable des habits neufs de l’empereur: vous savez, seuls les gens vraiment intelligents et branchés peuvent voir ces magnifiques jardins suspendus.

Ah, où ça?

Mais juste là.

Hein? Oh oh, je veux dire, bien oui toi, dis donc, ah, ouf, wow, y’a pas de mots, une merveille hein, que c’est beau! Crois-moi, j’en parle à tout le monde au bureau lundi.


C’est l’objet d’une autre thèse, mais les gens en général, et en particulier les gens qui fabriquent de l’estrogène, auraient gardé ces réflexes d’émerveillement séculaires afin de les utiliser pour les feux d’artifice et pour la fin des émissions où on décore leur chambre ou leur salle de lavage pendant que ces gens sont au spa.

Note: Le dessin proviendrait d’un dessinateur babylonien de l’époque, passionné de fougères et d’informatique, qui avait son propre site Internet.

08 avril 2010

Troisième épître à fiston – la naissance

Cher nouveau dictateur du logis,

Le vendredi 12 mars 2010, on s’est présentés en matinée à l’hôpital comme on se présente à la réception de l’hôtel pour prendre les clés. Bonjour, nous avons une réservation pour un forfait accouchement avec deux nuitées. On aimerait avoir le service de chambre, s’il vous plaît. Ils avaient bien la réservation.

Jour de chance, je crois qu’on a hérité de la plus grande chambre. Pas de bible racornie dans la table de chevet, ils l’ont remplacée par une machine qui fait ping. L’infirmière a apporté la jaquette d’hôpital, un grand morceau de tissu vert menthe avec des fines lignes entrecroisées, brunes, orange et vert lime, et de la ficelle un peu partout pour faire des économies d’échelle en ne payant pas pour des coutures. Selon l’assemblage qu’on en fait, on peut s’en servir aussi comme tente ou comme cerf-volant. Ta mère s’est donc déguisée en cerf-volant, et il y avait dans ses yeux un message clair: pas un rire et pas de photos.

Le médecin est entré, elle a dit bonjour à ta mère, m’a regardé (ou a regardé la fenêtre?) en se disant ah tiens, un pare-soleil, et a rapidement fait preuve de persuasion médicale pour te convaincre efficacement de déménager. On avait apporté un jeu de questions, on passait le temps, on tentait d’identifier les bâtiments qu’on voyait par la fenêtre. Les contractions se sont accrues. Je le sais, car ta mère a alors raté une question facile de géographie. Manque de concentration, si tu veux mon avis.

L’épidurale fut alors commandée pour livraison immédiate. Ensuite, tout s’est accéléré. Tout juste le temps de rater les questions de la catégorie Sports, ce qui ne découlait pas exactement d’un manque de concentration, et on s’apprêtait à passer à la partie où il fallait pousser en suivant les directives.

Mais bon, je n’ai évidemment pas eu grand-chose à faire. Ta mère a fait pas mal tout le travail, sans rien déléguer, en forçant jusqu’aux oreilles. J’ai fait mon meneur de claque du mieux que je pouvais à côté, surtout pas trop, quand il fallait, en duo avec l’infirmière; un dialogue qui, maintenant que j’y pense, aurait été indécent dans d’autres circonstances. Le médecin est revenu dans les dernières foulées du marathon sur lit, pour la réception. Investi de mon rôle de meneur de claque, j’ai dit lors d’une des poussées que je croyais que ça y était presque. Je ne sais pas si le médecin s’est dit que le pare-soleil se prenait pour un docteur, mais bon, l’oracle s’est prononcé: quand elle allait le dire, il allait falloir pousser fort, mais pas trop vite, ensuite retenir le souffle un peu, suspendre légèrement, puis pousser encore. Simple de même. Je ne sais pas si ça s’est exactement passé comme ça, mais dans le temps de le dire, tu as glissé, un jet de liquide amniotique est passé par-dessus l’épaule du médecin et on t’a déposé sur ta mère.

Il était 15 h 36.

Tu as gueulé comme un mal élevé, puis tu as découvert que de l’oxygène, ce n’était pas si mal après tout. J’ai coupé ton cordon comme dans les films. On comptait tes orteils, tes doigts. On trouvait que tu avais des grands pieds. On riait de ton manque de coordination. Et si le monde continuait de tourner, dehors, ailleurs, loin, pour les autres, on n’en avait plus que très vaguement connaissance.

C’est comme ça qu’on a raté la sortie du placenta. J’imagine qu’il a bien fait ça lui aussi.

10 mars 2010

Deuxième épître à mon fils toujours en milieu utérin

Cher fruit des entrailles attendant la saison des récoltes,

On nous disait que tu arriverais le 3 mars. Aujourd’hui on est le 10. Conclusion hâtive: ou les roulettes des médecins ne valent rien, ou tu tardes à te présenter. Sandra Bullock a même eu le temps de gagner l’oscar de la meilleure actrice. D’accord, elle a eu un rôle complètement inattendu dans lequel on ne l’avait jamais vue auparavant, ce qui a dû décontenancer les membres de l’Académie. Enfin, je suppose, c’était la première fois qu’elle jouait le rôle d’une femme qui avait les cheveux blonds. Ils ont flanché, complètement pris par surprise. Quoi? Une brune dans le rôle d’une blonde? Là tu parles d’une actrice! C’est un jury qui aime les transformations extrêmes chez les actrices.

En fait, le soir du 2 mars, on s’est couchés un peu fébriles, tu allais arriver incessamment. Le 3, ça y était toujours, on était sur le qui-vive. Puis on s’y est fait. En fin de semaine, en attendant que tu te décides, j’ai lu pratiquement tout un tome d’une saga populaire qui parle de Suédois qui boivent du café. On a ensuite évalué l’ironie de te voir naître pendant la journée de la Femme, puis ça a passé. Au travail, les collègues ont renoncé à me dire «ah, encore là?» lorsqu’ils me voient le matin. On me parle des lunes, des pleines et des nouvelles et de leurs effets, comme si tu étais une marée et ta mère la baie de Fundy. Plus personne ne veut jouer à trouver la date d’accouchement, tout le monde a déjà utilisé ses trois chances. Pour peu, on n’y croirait plus. On nous dit que tu vas savoir marcher en arrivant. Enfin, les chevaux savent. Mais ne te mets pas de pression avec ça.

Le médecin avec la roulette défectueuse a donc décidé aujourd’hui que si tu n’avais pas entamé des démarches claires d’émancipation d’ici là, ta mère allait être provoquée vendredi matin. J’imagine qu’on lui criera qu’elle n’est pas game, pas capable, qu’on ne prononce pas poteau et baleine comme ça ici, ce genre de trucs. Ça devrait fonctionner comme provocation: quand on la cherche, on la trouve assez bien.

Sauf avis contraire, c'est donc un rendez-vous à l’hôpital vendredi matin. On arrivera tôt.
C’est correct, on a compris que la ponctualité, ce n’était pas ta force.

08 mars 2010

1 – La pyramide de Khéops

Très largement inspirée de la pyramide du musée du Louvre et du pavillon du Canada à l’exposition universelle de 1967 (dont on fête présentement en liesse les 42 ans et sept huitièmes de l’ouverture officielle), la pyramide de Khéops, soyons francs, ne réinvente pas le genre. Pas du genre à transcender son époque, disons. Les Égyptiens, des gens simples, se sont vraiment contentés du modèle de base, sans options, sans garage attenant et sans cuisinette d’été vitrée. Oui, toute en pierre, mais probablement juste parce qu’ils ne trouvaient pas de mélamine blanche.

C’est donc l’option de base, un peu comme les modèles qui servent pour les exercices de mathématiques: Jacinthe désire peinturer une pyramide régulière de hauteur h dont la base est un carré de b sur b unités. Tous, année après année, nous avons aidé Jacinthe à trouver la surface à peinturer, et les inattentifs lui ont fait peinturer la base alors qu’une pyramide, ça se soulève très mal, ou ils ont négligé de considérer le calcul de la diagonale vers l’apex. Une partie de nous a surtout ardemment souhaité à Jacinthe de se trouver d’autres loisirs. Et qui sait si un jour, en attendant au comptoir de la peinture, nous ne croiserons pas Jacinthe? «Bonjour, j’aimerais peinturer une pyramide et j’ai besoin de 2b√(h2+b2/4) unités carrées de peinture. Oui, fini coquille d’œuf, s’il vous plaît.»

Bon, il ne faut pas juger les Égyptiens (ni Jacinthe), c’est ce qu’ils ont choisi. Mais qu’on parle quand même de merveille demeure un brin étonnant.

Imaginons qu’un Français, disons au dix-neuvième siècle, ait décidé de partir un mouvement architectural pour faire des blocs carrés en béton, avouons qu’on ne serait quand même pas allé jusqu’à parler de chefs-d'œuvre…

Ah.

Plutôt: peut-on imaginer un trophée qui récompense la qualité de la musique remis à…

Ah.

Bon, d’accord alors. C’est bien une merveille. Comme tout le reste.

N’empêche, ce n’est pas pour parler contre les Égyptiens, mais il paraît que leurs conditions de travail n’étaient pas super. À Montréal, pour le stade olympique par exemple, c’était beaucoup mieux; des employés bien choyés, une très bonne rémunération, des petits bonis comme des piscines creusées, un bel exemple de petites attentions toutes simples qui font chaud au cœur. Soyons honnêtes, avoir été un esclave égyptien, j’aurais bien aimé ça avoir une piscine creusée.


Note: La photo ci-jointe, illustrant la merveilleuse pyramide en question, a été prise par Wikipédia (un égyptologue) ou sa femme, probablement lors de leur voyage de noce.

01 mars 2010

Première épître à mon futur fils premier-né

Futur coloc,

C’est avec tout plein de solennité que je te l’annonce: épître est bien un nom féminin. Mais bon, c’est peut-être un mot qui aura disparu lorsque tu apprendras à lire (on ne veut pas trop te pousser, mais on vise avant deux ans). Un jour, sans trop t’y attendre, tu tomberas peut-être sur ce mot en faisant tes mots croisés (on vise dans quatre ans). Bien entendu, le genre des mots n’a généralement pas trop d’importance dans les mots croisés. Mais si tu me permets ce conseil, je souhaiterais que tu te mettes aux mots croisés plutôt qu’au skeleton. Ou pire, au curling.

J’ai vérifié dans le bulletin municipal, la municipalité n’offre pas de cours de skeleton cette année (tu vois, tu aurais alors peu de chances pour les Jeux de Sotchi). On préfère aussi songer que tu ne deviendras pas skip pour placer des pierres dans la maison (ça userait les planchers).

D’ailleurs, je te le conte pour l’anecdote et pour la portée philosophique (c’est une épître après tout) même si en fait tu étais là avec ta mère et ta doudou-placenta, on a eu notre dose de curling vendredi.

On est allés voir Avatar en 3D. Ne ris pas de nous, le 3D était tout un argument à cette époque. Franchement, tu crois qu’on y serait allés sinon? Dans le même genre, Pocahontas avait le mérite d’être beaucoup plus court. Je te résume: des créatures bleues virevoltent sur des oiseaux colorés en contournant des rochers antigravitationnels; souffrent longuement des affres de la chicane et d’un mauvais scénario; vainquent l’ennemi de façon totalement imprévisible en lançant des flèches sur des types qui ont des armures et des mitraillettes (mais eux n’ont pas le cœur pur… tous des sauvages, comme dirait Pocahontas ou son chum); et ils font tout ça en 3D en trouvant l’amour, le sens de la fraternité et la paix intérieure, entourés de plantes électroluminescentes et de méduses spirituelles. Point fort du film: jusqu’à maintenant, pas de curling.

Le film finit par finir, on sort du cinéma et on se dirige en 3D mais sans lunettes jusqu’au restaurant le plus près, car la guerre des mondes et la grossesse sont deux choses qui ont pour effet de creuser l’appétit. On arrive au restaurant, on dit bonsoir, on dit qu’on est deux (ce qu’on risque éventuellement de moins dire). La dame nous invite à la follower. Ça nous énerve déjà un peu. On la follow tout de même jusqu’à la table, qui est assez haute. Je m’assois; ta mère entreprend l’ascension du tabouret. Derrière le bar, difficile de ne pas le remarquer, l’homme-bar anglophone est une vraie caricature, cheveux foncés teints blonds, bien lissés, gelés, crémés, graissés vers l’arrière. Il s’affaire en regardant la transmission du match final de curling des femmes, le grand affront Canada-Suède. Bien maquillée et sans sueur, Cheryl Bernard se penche sur la glace et envoie une pierre rouge frapper une pierre jaune. Le barman a une émotion et lâche Cheryl des yeux pour me regarder. Nice shot, isn’t it? Euh, j’ai cherché mon sourire sympathique «oui, oui, toute la Suède doit trembler». J’ai peur de m’être trompé, j’ai peut-être sorti involontairement celui qui disait que je le trouvais vaguement ridicule. Ta mère finit par atteindre le camp de base ou le sommet du tabouret. Sans Sherpas. On savoure sa victoire en mangeant dans la douce ambiance d’une finale de curling avec un barman qui commente tous les coups. Du vrai bonheur sur glace.

Ta date de mise en circulation arrive sous peu. La science moderne et ses roulettes de carton plastifié avancent le 3 mars, ce qui est quand même après-demain. D’ailleurs, la première chose ou presque que j’ai faite en apprenant ta création fut de vérifier que 2010 n’était pas une année bissextile (une année qui est autant attirée intimement par les années paires qu'impaires). L’absence de 29 février m’a réjoui, je me serais mal vu devoir t’expliquer pourquoi tu n’avais pas de fête trois ans sur quatre. Déjà que ma sœur est née le 2 janvier, vous auriez pu faire un palmarès des mauvaises dates d’anniversaire.

Tu n’es pas arrivé trop en avance, on a écouté les cérémonies de clôture des Jeux olympiques d’hiver de Vancouver. Ah l’hiver… on t’expliquera un jour: les bancs de neige haut de même, comment c’était dans le temps, les raquettes en babiche, ta mère qui vient de Lévis, là où les entrées de l’autoroute 20 sont munies de clôture… Mais sinon, finalement, engourdis par tant de mauvais goût, on a trouvé la cérémonie très désagréable à écouter. Tu aurais pu te présenter en avance, ça ne nous aurait pas fâchés.

Bon, je me disperse, mais arrive quand tu veux, on sera là.

On fera toute l’affaire, la respiration, le comptage des contractions, tout ça. On aura des émotions. On sera humains. On te laissera un coin du salon pour tes jeux aux couleurs criardes, quand ce ne sont pas les jeux eux-mêmes qui sont criards. On se laissera envahir. On acceptera que tout le monde nous demande des nouvelles de toi plutôt que de nous. On mettra de côté notre pyramide de Maslow pour toi. On n’aime pas les pyramides tant que ça de toute façon, ce n’est pas un problème.

Mais ta mère veut qu’on enregistre Lost si tu arrives mardi.

23 février 2010

Un peu plus haut, un peu plus gros

Dans le monde antique, comme les distances à parcourir pour changer son statut à la face du monde étaient grandes et qu’on finit tous par se lasser de réaliser des céramiques attiques à figures rouges ou noires (avec ou sans Unchained Melody en trame de fond), un ancêtre grec de Jean Drapeau a décidé qu’on allait construire quelques affaires un peu plus grandes que d’habitude. L’idée avait déjà eu un franc succès autour de la Méditerranée, et les constructions progressèrent. Des gens qui aimaient beaucoup les listes (les ancêtres grecs de Marie-France Bazzo et d’Umberto Eco) statuèrent qu’il y avait sept affaires assez grosses qui impressionnaient beaucoup les voisins. Les sept grosses affaires qui impressionnaient beaucoup les gens, qu’on appellera merveilles du monde par souci de simplification, auraient donc été construites de -2650 à -390, quelques années où ça allait plutôt bien pour les Travaux publics.

Curieusement, cinq merveilles sur sept appartiennent au monde hellénique, donc en lien avec la chanson de Roch Voisine qui se passe sur la plage les pieds dans l'eau. Or, le vote a peut-être été un peu biaisé; il y a peut-être eu collusion au royaume du souvlaki. D’ailleurs, aucune information claire sur le mode de compilation des votes ne subsiste. Omar Bongo a-t-il eu voix au chapitre? C’était un vote de l’Académie des maçons? Il fallait remplir des coupons de participation au restaurant de gyros du coin? Il fallait composer un numéro, payer des frais, espérer avoir une ligne chanceuse? Y avait-il une animatrice de foule dans une arène: «J’en vois 3, je cherche, appelez, approchez-vous des bas-reliefs, cherchez vous aussi, parlez-en en famille, appelez, ah, c’est pas évident, hein...»?

Mais bon, merveilles du monde, c’est quand même un peu fort. D’ailleurs, la plupart ne respectent pas le code du bâtiment: aucun accès pour les fauteuils roulant, pas de mains courantes, aucune indication pour les sorties d’urgence. Admettons que les Anciens étaient probablement des gens très gentils, mais à l’évidence, ils bâclaient leur travail.

Donc, pour toi qui prépares tes auditions pour un jeu questionnaire à la télé, voici les lauréats du concours:

La pyramide de Khéops
Les jardins suspendus de Babylone
Le temple d’Artémis à Éphèse
La statue de Zeus à Olympie
Le mausolée d’Halicarnasse
Le colosse de Rhodes
Le phare d’Alexandrie

Par contre, pour ton jeu, note que les questions peuvent être autrement plus corsées. Parfois, on va jusqu’à demander de choisir entre un œuf et une enveloppe, ou alors il faut être très, très fort en mathématiques et choisir des valises qui portent des numéros (oui, des chiffres partout, un jeu pour les génies, je te dis). Non, ce n’est pas fait pour tout le monde. Beaucoup d’appelés, peu d’élus.

08 février 2010

Aladin, la peau de chagrin, et le monsieur qui a souhaité que les saucisses collent sur le nez de sa femme

Je comprends le principe; il faut jouer à faire comme si, accepter et c’est tout, sinon il n’y a plus d’histoire ou la blague ne tient plus. Je sais. Mais ça m’a toujours agacé.

Enfin, je ne veux pas bousiller les règles, semer la pagaille et récolter ce qui pousse lorsque la pagaille est plantée dans un terreau fertile, mais il me semble qu’il s’agit de règles particulièrement faciles à contourner.

Étude de cas numéro 1: tu es un pauvre va-nu-pied moyen-oriental au cœur tendre et pur comme le diamant brut (si ta mère le dit) et tu trouves une vieille lampe. Tu la trouves un peu sale sur le coin, là, voyons donc. Tu frottes et pouf! tu ne croiras jamais ça, mais un génie sort. Tu as trois vœux, qu’il te dit. Seulement trois petites clauses d’exclusion au mandat: il ne peut tuer personne, faire tomber une personne amoureuse d’une autre ou ressusciter les morts (car c’est dégoûtant).

Étude de cas numéro 2: pauvre toi, on ne choisit pas son destin, te voilà pris dans un roman de Balzac. Faustien dans l’âme, tu échanges celle-ci (je te comprends, une âme, à quoi ça sert au final?) contre une peau de chagrin qui exaucera tes désirs en rapetissant à chaque coup. Quand elle aura disparu, tu ne seras plus. N’empêche, à ce moment, on sera content d’avoir fini le livre.

Étude de cas numéro 3: tu es dans une histoire sans fin dont, hormis le titre, j’ai à peu près tout oublié des grandes lignes du scénario sans fin. Grosso modo, tu fais des vœux et tu perds un souvenir à chaque fois. Au temps t = infini moins 4 de l’histoire, il y a de la musique prenante et je crois qu’on t’incite à faire un souhait qui risque d’effacer le souvenir de ta mère.

Étude de cas numéro 4: tu es dans un conte qui me fascinait plus jeune, et je dois dire que tu as une drôle de femme (tu es assez idiot toi-même d’ailleurs, tu verras). Un poisson magique ou quelque autre truc du genre te dit que tu peux faire trois vœux, car c’est ça le standard. Ta femme est super heureuse, elle hésite puis, euh, elle dit qu’elle voudrait des saucisses, elle aime bien les saucisses. Pouf! des saucisses! Tu te mets en furie. Quoi? Des saucisses! Oh mon innocente, je voudrais bien que ces saucisses te collent au nez. Pouf! les saucisses collent au nez de l’innocente personne aux goûts simples. Elle tire, tu tires, vous tirez. Rien à faire, des saucisses, ça colle très bien au nez des innocentes lorsqu’on l’a souhaité. Alors tout piteux, vous faites votre dernier vœu: ouais, c’est bon, on veut que les saucisses décollent.

Étude de cas numéro 5: une fois c’est toi, comprends-tu, et tu es un Newfie, une blonde ou un Belge (tu sais dans ce cas que tu n’es pas dans une blague locale, c’est de l’importation). Tu es dans le désert, sur une île déserte ou au terrain de golf, avec un Américain, un Anglais et un Français, mais bref, ça arrive toujours tout simplement, on t’accorde ou on vous accorde trois vœux.

Donc, je dois être un rebelle du souhait dans l’âme (que je n’ai pas encore vendue, faudra voir sur e-bay), mais il me semble que ça ne prend pas la tête de la rue Papineau pour faire le souhait d’avoir plus que trois souhaits, pour désirer l’agrandissement de la peau de chagrin ou pour demander de retrouver tous ses souvenirs.

Mais bon, c’est souvent complexe avec les concepts irréels; ils sont sous-tendus par une infinité de règles non existantes particulièrement strictes.