13 février 2007

Nostalgie en direct

Dans une salle trop éloignée, une mariée trop belle embrassait un ami pas vu depuis trop longtemps.

Des parents fiers prononçaient des discours trop vite, nerveusement, avec des mots trop filants mais bien sentis. Tu lorgnas un peu les voisines de table, inconnues lippues au buste trop serré.

Des filles en robe de charleston échancrée dansaient, genoux fléchis, sur une musique trop forte, sur des talons aiguilles trop fins. Des gars les accompagnaient avec un sens du rythme bien déficient. Des souliers cirés s'embrouillaient sur le plancher verni.

Tu mesuras à l’auge l’espace-temps qui séparait tes souvenirs d’étudiants et ce moment pour voir combien le temps ne chômait jamais. Il passe et il change les grands enfants, aussi responsables soient-ils, en adultes. Si on le laisse faire, il crée plein de vieillards aussi.

Tu avanças vers l’homme en smoking gris fumée. Tu tapas sur son épaule, fis l’accolade, souris. Tu le félicitas. Et simultanément, tu songeais un peu malgré toi que c’était peut-être une de ces dernières rencontres qui parsèment une vie.

Un jour, te dis-tu, c’est le souvenir que tu auras gardé d’un vieil ami d’université.

Une salle trop éloignée, une mariée trop belle, et un ami pas vu depuis bien trop longtemps.

06 février 2007

Acharnement raisonnable

Trois gars et une fille réunis autour d’une table où trônèrent successivement deux pichets de bière reçoivent leur facture. Le décor est celui du East Side Mario’s.

Le serveur attitré, bien inconscient des risques encourus en agissant de la sorte, laisse alors sur la table un stylo et une fiche qui annonce que les commentaires sont les bienvenus.

Budda boom budda bing.

Les initiés parmi vous comprendront que ce proverbe d’une sagesse légendaire orne le dessus de la feuille des commentaires. Les commentaires s’en sont donc allés sur ce bijou de slogan envoûtant. Tant pis pour ceux qui préfèrent indiquer qu’il y a trop de sarriette dans les tortellinis.

Budda. Serait-il possible de remplacer ce nom évoquant un dieu étranger pour une icône qui représente plus les valeurs et les spécificités québécoises et canadiennes? Une divinité plus catholique nous eût semblé préférable. Or, étant donné le cours de la foi à la bourse religieuse de ce pays, le nom d’une personne adulée de la masse serait encore mieux. Nous proposons Céline Dion ou le petit Jérémy.

Boom. Ce terme semble très violent. Il y aurait lieu de le remplacer par un élément plus paisible.

Bing. Nous aimerions que vous vous assuriez que ce vocable n’est pas un anglicisme.

Le côté à l’est de Mario saura où adresser ses remerciements lorsqu’il tentera d’ouvrir une franchise à Hérouxville (là où les Musulmans prient sans doute Bouddha entre deux excisions). Vous savez, si on peut éviter quelques lapidations…

28 janvier 2007

Orgueil et petit péché

Tu as commis le péché d’orgueil.

Les mots ont résonné dans ton larynx, et bien ouvertement, tu les as laissé fuir dans l’air ambiant.

De tous les mots qui puissent être amalgamés, ceux-là sont de ceux que tu ne veux jamais entendre. Ainsi, lorsque survient le moment où tu les sens sourdre en toi, tu reconnais que tu dois les refréner. Or, la phrase arrive trop vite. Elle connaît trop bien les raccourcis cérébraux qu’elle peut emprunter, les chemins critiques de sa chevauchée. Elle suinte sur quelques influx nerveux, glisse le long d’un toboggan de neurotransmetteurs, contourne une égérie morale et court vers les cordes vocales. Elle s’y agrippe.

C’est alors que les lèvres s’entrouvrent. En un souffle, la phrase s’échappe.

«Je te l’avais dit.»

Trop tard.

Mais diablement libérateur.

24 janvier 2007

En attendant Isabelle au boulot

Ton temps libre est bien perdu sous une pile de feuilles, de crayons, de solutions miraculeuses à trouver et… où est donc passée ton efface?

Entre deux tâches, tu appelles dans d’autres beaux bureaux, la réceptionniste te met en attente, et il y a Isabelle Boulay au bout du fil qui se plaint. «Parle-moi! Parle-moi…» demande-t-elle.

Chère Isabelle,

J’aime ta belle naïveté, tu sais… Or voilà, j’ai plein de trucs à faire. Puis je sais qu’on n'aura pas trop le temps d’échanger ni qualitativement ni quantativement. Moi, je préfère qu’on se dise les vraies affaires. Tiens, un peu comme Paul Arcand. Oui, c’est ça. Mais bon, pas trop non plus parce que Paul Arcand, c’est difficile à soutenir. Et on va en venir aux arguments percutants et aux questions mal construites clamées haut et fort. «J’peux-tu avoir une réponse!» Ce serait terrifiant, je te le dis.

Je m’égare. Bref, je voulais te dire que je ne pouvais pas vraiment te parler. Tu comprendras aisément que les patrons étaient à côté. Et tu riras bien, mais ils préfèrent que je travaille au lieu de m’accrocher au téléphone en disant: «Mais bien sûr Isabelle, de quoi on discute? J’ai la vie devant moi. Tu as pensé à préparer une liste de sujets?»

Alors, on se reprendra. Si un jour tu appelles quelque part et que tu entendes ma voix chantonner des «parle-moi, parle-moi» alors qu’on t’aura dit de patienter un brin, que ce ne sera pas long, et qu’au fait «qui doit-on annoncer?»… C’est certes improbable, mais bon, je ne suis pas là pour te donner un cours de probabilité, ma belle.

Tu peux retourner à ton macramé; j’ai un crayon à retrouver, en suspens au-dessus d’une feuille là-bas.

12 janvier 2007

Il faut qu'on parle d'Onan

Tu as possiblement passé quelque temps à lécher la vitrine du columbarium, mais c’est finalement contre la paroi de l’aquarium que tu t’es décidé. Un peu secoué, tu t’es rué vers le commis en fixant par imagerie mentale les contours du poisson rouge que tu avais élu parmi tous. Un poisson rouge messianique pour la modique somme de 98 cents: une aubaine comme on en voit peu dans l’Ancien Testament.

- Excusez monsieur, mais j’aurais besoin d’un poisson.

Tu n’aurais pas cru quelques instants plus tôt que ce poisson était un besoin, mais bon… c’est sorti un peu n’importe comment. Sans égard pour les sacs de moulées qui t’entourais, tu as utilisé instinctivement ta phrase préfabriquée pour usage dans toute bonne quincaillerie.

Lorsque le commis est revenu avec son sac transparent rempli d’eau, tu avais 9 ans et suivais ton poisson du regard. Il était vigoureux comme pas un; un excellent choix.

Très vigoureux à vrai dire. Vraiment. Tu te dis donc que ce serait une excellente idée de le nommer Onan. Oh! pas pour faire scandale, mais parce que tu trouvais ça assez drôle pour pouvoir l’assumer. (Supplément d’information: Onan est un personnage biblique, mais les curés en parlent très peu pendant la messe de minuit, qui subit le courroux divin pour avoir «laissé sa semence se perdre dans la terre» et qui fut dénoncé dans la Genèse.) Bref, oui, un poisson qui se vautre dans le stupre. Sa dignité s’en allait à vau-l’eau.

Prêt à assumer, mais pourtant, quelques instants plus tard à la caisse, alors que le petit garçon devant toi fixait le poisson dans un mimétisme qui ne l’avantageait guère, tu renias Onan pour la première fois.

- Comment tu vas l’appeler? s’enquit le garçon.
- (Désobéir au commandement Tu ne mentiras point est préférable pour les oreilles du jeunot, te dis-tu.) Je ne sais pas encore. Je verrai.
- Moi, je l’appellerais P’tit-Renne-au-Nez-Rouge.
- (Rêve encore, petit!) Ah! Peut-être.

Bon, oui, tu l’as laissé dans les ténèbres loin de la vérité, mais ce n’est pas comme si tu avais à bâtir une église sur une pierre pour ton poisson qui ne s’était même pas multiplié. Et tant qu’à y être, tu préfèrerais changer l’eau en vin auparavant.

Toutefois, lors d’un souper du temps des fêtes, la situation que tu appréhendais arriva. Un léger silence se glissa dans la conversation générale. Une voix s’éleva: «Comment t’as appelé ton poisson, au fait?» Et tu l'assumas, après un petit toussotement.

- Onan.
- Hamman? Ohram? Uhnän?
- O-n-a-n. (Tu es fort en épellation. Ta copine, elle, suivait la scène avec amusement.)
- Ah, c’est original en tout cas. C’est arabe?

Et tu posas ton regard torve vers ta copine lorsqu’elle demanda avec un sourire entendu:
- Et ça vient d’où… C’est biblique, non?

Tu éprouvas alors combien on parle en général bien peu de l’onanisme et de l’Ancien Testament lors des repas du jour de l’an en famille.

07 janvier 2007

La poussière n'est pas encore le néant: elle aussi doit être dispersée

Un couple est un concept fort mystérieux. C’est pour cela qu’un jour, sans trop bien comprendre sur le coup ce qui se passe, tu te retrouves à faire une tournée des magasins et que, curieusement, l’objet de ta quête est un aspirateur central. La moitié du couple (dans ce cas-ci, celle qui n’est pas toi), elle a beaucoup de pouvoir. Et tu ne l’avais peut-être pas vraiment vu venir, mais il appert qu’elle a pour objet de désir un aspirateur central.

Voilà comment tu as découvert que le monde de l’aspiration est un univers digne des plus grandes péripéties de Dallas. Un univers où les vendeurs brandissent leur guide Protégez-vous de l’an 2000 en se signant à la mention des mots «air watt» ou «garantie prolongée». La médisance règne au royaume de la balayeuse éviscérée. Chaque marque est meilleure que l’autre d’à côté, mais surtout que celle du concurrent de l’autre rue ou du village voisin. À chaque question claire, recevoir une réponse concise tient du miracle. Le monologue offert par le maître ès aspirare pulveris vous comblera de joie si vous croyez que le secret du bonheur réside effectivement dans un tuyau à manche télescopique avec un outil stupéfiant qui massera votre plancher en ingurgitant avidement la poussière que vous ne sauriez voir. La prestation est en effet d’une rare intensité.

Ce qui n’est pas à dédaigner non plus, c’est que le vendeur d’aspirateur a cette capacité incroyable d’utiliser le tu en posant une question à deux personnes. «As-tu un chien ou un chat?» s’adresse-t-il à toi ou à l’autre moitié du couple, tu ne saurais le dire, mais tu admets aisément qu’il serait ridicule que vous y répondiez tour à tour. Tu résistes honorablement à l’envie de répondre que tu as un poisson rouge par contre. «Est-ce grave, docteur?»

Le retour à la maison n’est pas plus facile. Tu es muni d’une variété imposante de publicités imprimées sur papier glacé avec des photos d’aspirateurs retouchées par ordinateur, de gens heureux avec des enfants dans les bras, d’un chien ravi et d’une femme si zen d’avoir utilisé sa machine divine qu’elle s’est empressée de prendre une pose de méditation sur son beau plancher verni et propre. Or, tu n’as pas encore pris ta décision. Il faut dire que tu n’as pas d’enfants, pas de chien, et que tu n’es pas une femme zen qui fait de la méditation. Aucune photo de poisson rouge heureux ne peut t’aider à prendre ta décision. Tu te sens un peu seul face au destin des matières pulvérulentes de ta propriété.

Matières pulvérulentes, soyez honnies.

21 décembre 2006

Ô solstice d'hiver...

Cher groupe,

Quoi? Vos canapés ont brûlé au four? Mario Pelchat a envahi la radio de votre voisin, et par les lois de la physique que seuls les trémolos connaissent, ces ondes se répandent dans votre logis où il faisait jadis bon ouïr? Vous faites des cauchemars le soir parce que vous craignez que votre belle-mère ne vous offre des fleurs séchées à Noël? Pas de pitié. Ça vous apprendra à enfourner vos divans, à mal choisir vos voisins, et à user de flagorneries avec belle-maman…

Que le joyeux Noël soit requinqué promptement! Maintenant, tenez-vous tous par la main, le temps que nous formions quorum et que nous entonnions ce bel hymne des vœux du temps des Fêtes. (Gardez les yeux ouverts et ne vous balancez pas trop de gauche à droite, s’il vous plaît. C’est que ça fait un peu sectaire sinon...)

Donc, avant que les cadeaux ne crèchent (ô dieux du calembours, laissez-moi tranquille en 2007) sous le sapin de Noël (ou sous le bambou de la Nativité)(ou sous le palmier du bonheur du Solstice d’hiver), ouvrez donc grand votre cœur à ces vœux bien sentis que je vous lancerai dès maintenant.

Fêtez dignement les joies du bureau! (Si vous êtes une photocopieuse, vous n’êtes pas invitée, désolé. Ces vœux ne s’adressent pas à vous, cessez de lire le courrier d’autrui et copiez-moi dix pages de «Je suis une photocopieuse et j’accepte mon statut.») Célébrez ce que vous aurez bien envie de célébrer le 25 décembre. (Si c’est Jésus, je déteste vendre la mèche, mais il sera vraisemblablement crucifié dans quelques mois cette année encore. Si c’est le bonhomme rouge et blanc, c’est pas mal le temps; le reste de l’année, c’est plutôt tranquille pour lui.) Vous naquîtes jadis entre deux repas de dinde? Assumez, et essayez de vous accaparer l’attention des gens pendant que tout le monde s’empiffre dans la tourtière. Ça vous apprendra à choisir cette date. Que faisiez-vous tout l’été? Vous vous baigniez et chantiez dans votre petit monde intra-utérin, n’est-ce pas... Vous ne vouliez pas faire comme tout le monde, non? Eh bien, dansez maintenant.

Mais, solennellement, que 2007 éclaircisse vos cœurs et y fasse luire la félicité ou la joie. Ou sinon, soyez heureux ou contents. Parce que l’essentiel (il ne faut pas se le cacher), c’est assez important.

(En passant, vous pouvez vous lâcher les mains...)

Allez en paix. Mes meilleurs voeux du temps des Fêtes.

Et surtout, accommodez-vous raisonnablement les uns les autres.

Les attributs de Rona

Google te donne le premier rang lorsque quelqu’un cherche «la poitrine de Rona Ambrose».

Dois-tu t’en réjouir?

17 décembre 2006

Si un iceberg m’était conté…

Charles Tisseyre vantait le sujet de la prochaine émission de Découverte pendant que tu t’apprêtais à ranger la vaisselle (ou t’apprêtais-tu à interroger un détenu russe emprisonné dans ta théière?).

«La semaine prochaine, à Découverte: le mystère du Titanic, du point de vue de l’iceberg…»


La formulation n’était peut-être pas exactement celle-là; toutefois, bien clairement dans ta tête, tu as imaginé un grand film avec un iceberg qui dit: «Attention! Titanic droit devant!», puis des scènes dans lesquelles un iceberg se fait dessiner, nu avec un pendentif, allongé sur un sofa…

Les Oscars t’attendent…

10 décembre 2006

L’homme de la situation

C’est arrivé lors d’une discussion de bureau des plus formelles, une de celles où tu vas droit au but pour le plus grand bonheur du patron. Tu as l’impression d’avoir une grenade entre les mains, alors tergiverser sur le nouveau plan d’épargne à la retraite ou sur la photogénie de la nouvelle photocopieuse (quel sale macho fini; tu utilises toujours le genre féminin pour cet objet), tu y tiens bien peu à ce moment-là. Mais c’était sans compter sur cet important héritage que tu portes en toi, et qui, à certains moments, doit supplanter tout le reste.

Une lettre à la main, tu discutes donc, lorsque le cri de détresse est lancé, haut et fémininement. Tu songes que la lettre-grenade vient d’exploser. Ta main n’est probablement plus qu’un moignon à l’heure qu’il est. Ton seuil de douleur est-il vraiment si élevé? Tu ne sens pourtant rien. Au cri se joint alors un important supplément d’information :
- Elle est là!
Tu ne sais pas encore qui elle est, mais tu sens qu’elle doit être crainte.
- Tue-la!
Alors, non seulement elle doit être crainte, mais elle doit aussi être exterminée. Et d’après ce que tu constates, tu es le bourreau désigné.

À ce moment, tu la vois bien, au haut du classeur, se pavanant avec sa poitrine plantureuse et ses longues pattes effilées. Tu jettes la lettre-grenade sur le bureau, goupille ouverte. Ça devra attendre; tu as un monde à sauver, Tarzan. Il n’y a pas de lianes au plafond suspendues, seuls des regards sur toi arrêtés. Tu optes pour la main nue, l’agrafeuse n’étant pas une arme adaptée à la situation. Oh! que tu étais un chasseur de mammouths fier, toi! Pas un de ces cueilleurs de framboises…

Tu fais le pas devant et tu apposes ton doigt vindicatif sur la bête ignoble qui trouble le bonheur des gentes dames, tes plus immédiates dulcinées du Toboso. Tu t’acquittes de la tâche efficacement et le plus proprement que tu peux dans les conditions en vigueur. Tu entends une onomatopée retenue qui souligne le décès de la bibitte. Tu le sens, tu n’es rien de moins qu’un sauveur.

Va, marche fièrement. Tu as accompli l’impossible et tu as gagné le cœur des dames, ô toi ancien chasseur de mammouths.